Rencontrer Hayden Desser, songwriter canadien, fait partie de ces moments privilégiés de web-critique, car si le bonhomme est plutôt méconnu en France, il n’en demeure pas moins dans notre panthéon personnel comme l’un des personnages actuels les plus intrigants du rock indépendant…


Disparu pendant près de cinq ans à la fin des années 90, le musicien de Toronto est réapparu en 2002 avec un album magnifique, Skryscraper National Park, qui avait bénéficié d’un bouche-à-oreille conséquent. L’année suivante il rempile un double album live mémorable, l’occasion de vérifier le charisme hypnotique et certain du bonhomme. Son dernier opus, Elk Lake Serenade, riche en saveurs, vieillit prodigieusement à la manière des grands crus.

De passage par la capitale, le rendez-vous était pris dans les locaux de Radio Campus, juste avant son concert en solo dans une salle du quartier de Belleville. Le jeune homme est souriant et affiche une coupe frisée abondante qui cache un peu son visage. Autre détail, Hayden est un type zen et discret, il parle lentement, détend tout de suite l’atmosphère et fait preuve d’un humour timide mais efficace.


Hayden :
je vis à Toronto (Canada), une ville agréable, la plus grande du pays. C’est assez propre comparé à beaucoup d’autres villes des Etats-Unis. Je pense que c’est dû au fait qu’il y a une grande communauté artistique très talentueuse et active à Toronto ou sur la périphérie. J’aime beaucoup cette ville. Le seul inconvénient, c’est que l’architecture n’est pas très vieille. Esthétiquement, ce n’est pas aussi joli que Paris.

PINKUSHION : Lorsque tu ne travailles pas, que fais-tu de tes journées ?

Et bien… c’est marrant j’ai tendance à…(NDR :silence). Mon monde est tellement cyclique : quand j’arrête de tourner pour promouvoir un album, j’ai l’habitude de ne pas faire grand chose pendant un moment. Si je suis en ville, je vais voir des concerts, je dors beaucoup et prends de gros breakfast, je vais ensuite rencontrer des amis. Des trucs normaux, rien de très fou.

Entre 1998 et la sortie en 2001 de Skyscraper National Park, tu as disparu de la circulation. Qu’est-ce que tu as fais pendant cette période ?

Je suis allé voir des films, je prenais des breakfast avec mes amis (rires). Ça a été une sorte de période assez floue. J’ai acheté une maison où j’ai beaucoup bricolé : j’ai construit un petit studio à l’intérieur avec l’argent donné par mon label. Et puis j’ai commencé lentement à travailler sur ce qu’est devenu Skyscraper National Park.

As-tu envisagé de laisser tomber la musique à ce moment-là ?

Il y a eu un moment où j’ai eu besoin de marquer une pause par rapport à cette chose qui s’appelait « Hayden ». Je n’ai plus contacté les gens qui s’occupaient de moi, le travail était devenu assez intense et commençait à couvrir beaucoup trop de choses. Je me retrouvais face à mon piano où ma guitare, il fallait que je crée quelque chose puis lui donner un nom, ensuite j’embrayais sur le prochain album… Penser constamment à ce processus m’éloignait de la musique. Tu vois ce que je veux dire ? Il fallait que je retrouve du plaisir en jouant de la musique.

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Il y a trois ans, lorsque Skyscraper National Park est sorti, le disque a été très bien reçu. Est-ce que cela t’a réconforté après tant d’années d’absence ?

Avant la sortie de Skyscraper… je n’étais pas sûr, j’avais dans l’idée que certaines personnes aimeraient cet album. J’avais fait un petit sondage d’opinion auprès de mes amis et certaines personnes que je respecte à Toronto. Ils m’ont encouragé à sortir l’album. Alors, à partir de cet élan, j’ai commencé à penser qu’il serait bien reçu. Avec le recul, j’ai été surpris par la quantité de gens qui m’ont soutenu. Je pense qu’une poignée de personnes qui n’aimaient pas ce que je faisais avant ont commencé à voir quelque chose de différent en moi, c’est dû au fait que ce que je que je fais maintenant possède une sonorité différente. Il y a eu de bons retours, cela m’a fait sentir bien.

Tu sembles avoir une grande communauté de fans sur Internet. Es-tu en contact avec ces gens-là ?

Je connais la personne qui s’occupe de mon site Internet. Je ne peux pas te dire si c’est énorme en terme d’audience. De nos jours chaque artiste possède son propre site internet, certains atteignent le chiffre délirant du million de visites. J’ai entendu des histoires sur moi et j’ai rencontré parfois quelques fans internautes. Mais ce n’est pas très bien pour ma santé de faire des breakfasts tous les matins avec de nouveaux amis (rires).

Mais es-tu conscient qu’il y a un culte autour de toi ?

Vraiment ?

Et bien c’est ce que je peux lire dans ta bio, et aussi dans plusieurs chroniques d’albums.

C’est sympa, mais c’est dur pour moi de dire quelque chose là-dessus. Je vois ce genre de papiers, ce doit être du genre « plus c’est fracassant, plus ça ressemble à quelque chose de spectaculaire ». C’est juste une minorité de personnes qui disent des choses…

D’où te vient cette voix ? Est-ce que c’est naturel pour toi de chanter ainsi ? Parfois tu sembles presque ivre…

Je ne pense que je sois vraiment ivre lorsque je chante. Je ne sais pas, c’est juste que je n’habille pas ma voix. Au début, j’essayais de changer la tonalité de ma voix, maintenant lorsque je réécoute, je trouve que je l’habillais d’une certaine manière. J’essaie d’écrire une chanson et peu importe dans quelle tonalité ou clé elle sort, j’essaie de la garder telle quelle. Et parfois, j’essaie de pousser ma voix d’une meilleure manière, mais cela ne sonne pas naturelle. Les notes sont étranges, mais à la place de transposer sur une autre clé je laisse comme ça, parce que c’est ainsi et qu’il doit y avoir une raison, de plus il s’en dégage quelque chose qui influe sur la chanson et la mélodie. Parfois, cela ne sonne pas juste, mais c’est peut-être la raison qui explique ma voix.

Tu penses d’abord en terme(s) d’émotion(s) ?
Oui. J’essaie de ne pas être trop technique, j’ai toujours essayé d’éviter de travailler ma voix. Je ne suis pas du style à chanter cinquante fois une chanson pour ensuite couper… Parfois même, je laisse les petites erreurs.

Tu ne fais donc jamais beaucoup de prises pour enregistrer ?

Non, vraiment pas. Souvent j’utilise une machine qui date du début des années 70, où je suis obligé d’enclencher l’enregistrement en direct, donc je dois faire une prise du début jusqu’à la fin, et si ça ne marche pas, je dois recommencer depuis le début. Mais cela te force à garder une prise et à ne pas faire trop de manœuvres chirurgicales afin d’atteindre la perfection.

Un peu comme une démo en somme…

Certainement, mais de nos jours les gens font aussi des démos en coupant certaines parties par le biais de leurs ordinateurs. C’est juste que le truc de travailler sur ordinateur – que j’utilise parfois – cette habilité de pouvoir rendre une chanson parfaite, cela fait surtout sonner la musique pareille que beaucoup d’autres et enlève beaucoup au charme de l’enregistrement. C’est très tentant de travailler ainsi et il y a beaucoup de choses que tu ne pourrais pas faire sans un ordinateur. Mais il faut faire très attention car ça peut devenir un piège parfois.

Dans ce nouvel album, tu sembles alterner entre des chansons légères et d’autres plus personnelles. Cette alternance se sent dans la construction du tracklisting. Est-ce que c’est une réaction au précédent disque, plus linéaire ?

Lorsque j’ai assemblé cette structure, il y avait plusieurs choses que je tentais de deviner : comment au niveau de la construction de l’album trouver un moyen pour que les gens restent intéressés jusqu’au bout, ne pas trop mettre non plus de chansons douces d’affilée. Il y a différentes manières pour créer un tracklisting, mais la première raison est de créer quelque chose de juste et agréable à écouter. Probablement que les chansons puissantes sont plus positives et que les chansons douces produisent un effet de haut et de bas.

Cette sensation d’alternance est tout de même évidente.

Tout ce que je peux dire c’est qu’il y a plus de chansons positives qu’en général. Il y a donc plus d’espace pour les mettre en valeur, je suppose.

Est-ce que tu te sens comme un conteur d’histoire (« storyteller »)?

Oui, je suis un conteur de certaines histoires (teller of certain stories). (Sourire) J’adore traiter certaines chansons comme des histoires courtes qui parfois ont un retournement à la fin que tu n’attends pas. J’aime bien le challenge. Parfois, certaines chansons que j’ai écrites en dix minutes découlent juste d’une pensée, ce n’est pas du ligne par ligne comme une histoire.
Mais ses « story-songs » sont un projet intéressant pour moi car il faut confiner un certain espace dans une chanson. C’est difficile parfois, spécialement l’idée d’avoir un refrain, un couplet, où traditionnellement tu dois répéter le même refrain. Je prends vraiment beaucoup de plaisir à raconter des histoires sans jamais répéter les même phrases. Lorsque le refrain et la musique arrivent, cela se rajoute à l’ambiance de l’histoire. C’est comme un exercice pour moi, mais lorsque quelqu’un me dit qu’une de mes histoires lui a filé le frisson ou l’a affecté, c’est un très grand plaisir pour moi.

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Est-ce ce que tes paroles sont influencées par ta propre expérience ? Il y a une chanson sur l’album qui s’intitule « My Wife » qui semble avoir un caractère vécu.

C’est une sorte de chanson accusatrice (rires). Je ne donne pas vraiment d’exemples spécifiques sur une chanson, si celle-ci est vraie ou non. Certaines chansons sont personnelles mais j’apprécie beaucoup que les gens se fassent une propre idée de la chanson, j’essaie donc de rester évasif.

Est-ce que tu te sens proche d’autres musiciens contemporains ?

Oui, il y a quelques artistes que j’ai entendu et avec qui j’ai été comparé. Mais le mieux pour moi c’est de ne pas les écouter lorsque je travaille. Parce que je ne veux pas perturber mon écriture.

Peux-tu me donner quelques noms ?

Et bien, celui avec lequel je suis le plus souvent comparé est Smog. J’ai écouté quelques disques de lui, j’aime bien, mais je ne le connais pas très bien pour tout dire. On parle aussi souvent des Palace Brothers, Will Oldham… J’aime bien aussi les Pernice Brothers, Joe (ndr : Pernice) est un bon ami, nous avons un peu tourné ensemble. Sinon, M. Ward, Grandaddy, les Radar Bros, ce sont certainement des musiciens dont je me sens proche.

Et en ce qui concerne tes premières influences ?

Il y en a eu bien sûr beaucoup, à différentes étapes, mais ceux à qui je reste fidèle sont Neil Young, Leonard Cohen, Tom Waits, The Band, Bob Dylan et puis les Beatles. Depuis l’école, j’ai écouté beaucoup de choses, mais ce sont certainement mes plus chers.

Est-ce que tu peux enfin me donner tes cinq albums préférés ?

Mes cinq albums préférés de tous les temps ? Je vais t’en donner deux qui sont certainement dans mon top 5, After the Gold Rush de Neil Young et Blue de Joni Mitchell. Pour le reste, c’est très difficile pour moi, car ça change tout le temps. Ça pourrait être un album des Beatles, Revolver, Rubber Soul, Abbey Road… Mais les deux premiers disques cités sont des valeurs sûres.

Lire également notre chronique de Hayden – Elk-Lake Serenade

– Le site officiel d’Hayden

Et un grand merci à Luc pour les photos.

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