Petit retour sur un disque de rock français pur jus, un disque qui vaut bien plus qu’un hochement de tête condescendant ou un simple « ah ouais, mais je ne connais que le truc qui passe à la radio ».


Alors que ces inutiles Victoires de la Musique viennent de consacrer Wow des horripilants Superbus « album pop/rock (français) de l’année 2007 », c’est dans une rage froide que votre serviteur se propose de revenir sur un disque paru il y a 5 mois déjà, un petit brûlot incisif qui ne semble pas avoir encore trouvé son public, et surtout qui n’a pas dû être écouté par, au hasard, Nagui.

Pourtant, loin d’être un contempteur du rock français actuel, sans pour autant être un ardent défenseur du rock en français, force est d’admettre que votre serviteur est rarement excité par les jeunes coléreux de chez nous. Entre groupes acnéiques et bandas festives sans fond, l’avenir de genre lui paraît pour le moins ombrageux. L’offre devenant qui plus est pléthorique grâce à des directeurs artistiques de plus en plus carnassiers, difficile de trouver le groupe qui saura rallumer la flamme. D’un côté les gratteux de 17 ans sont tous persuadés d’être les Noir Désir de demain, de l’autre les altermondialistes de pacotille se rêvent en petits frères des Têtes Raides (qui, rappelons-le, arborent bien plus facilement Robert Desnos ou Jacques Steinberg dans un genre unique alliant punk américain, accordéons, Tom Waits et rive gauche que des T-shirt au Che maladroitement thermocollé, méprise insupportable). Sans parler des boutonneux lancés par le vieillissant Philippe Manoeuvre dans la « nouvelle scène parisienne », une belle foutaise. Bref, l’optimisme est en berne.

Le français est, il faut l’admettre, une langue difficile à mettre en musique, surtout quand il s’agit d’y exprimer une rage plus ou moins légitime. Difficile d’éviter l’écueil du «Mais où est donc Ornicar», le Bescherelle sous la table d’accords. Certains groupes tirent cependant leurs marrons du feu avec plus ou moins de bonheur. Outre Romain Humeau, avec ou sans ses Eiffel, certains jouvanceaux sont même, à force d’irrespect, littéralement jouissifs (Deportivo a clairement posé la première pierre d’un édifice qui s’annonce hautement passionnant). Ou alors, certains ont même carrément abandonné la langue de Gainsbourg avec le succès que l’on connaît (ceci expliquant cela ?), comme les sympathiques Hushpuppies.

Pourtant, un groupe pour le moins surprenant a décidé d’attaquer frontalement ce vieux monstre moribond qu’est le rock français. Elista, jeune groupe à l’histoire déjà ancienne, plante sa dague droit dans le coeur de l’hydre, non pas pour l’achever, mais bien pour la réveiller en ressuscitant son trait de caractère le plus criant, la rage sourde et glaciale. Voilà un combo qui cultive religieusement le mystère tant par son attitude que par sa musique. En deux albums, Elista a su imposer sa patte. Un groupe qui se détache vaillamment de la figure tutélaire du rock français (Noir Désir) ne peut donc que susciter le plus vif intérêt.

En 2003 tout d’abord, Elista (l’album) ouvrait le bal par un duo de singles incandescents. « Debout » puis « La Vie A Deux », parfaitement imparables, sont construits sur les mêmes bases : rythme martial, voix monocordes, textes concis, elliptiques et acides, guitares blanches, basse louvoyante. On s’en lèverait la nuit, même si l’image est facile. Et tout l’album est dans la même veine, un subtil croisement entre The Doors, Louis-Ferdinand Céline et The Cure. Mais l’album a les défauts de ses qualités, le groupe sentant tenir là un style, ou pire, une recette, et Elista finit donc par lasser si on ne s’y penche pas avec la plus vive concentration.

Elista (le groupe), dans La Folie Douce, évite brillamment de renouveler ses erreurs de jeunesse. L’épreuve de la scène a considérablement musclé le propos. Elista a pris du coffre, des claques, et surtout son courage à deux mains. Les batteries s’affolent, les guitares s’électrisent, les mélodies s’affirment, et les 12 titres qui composent ce nouvel effort sont tous autant de singles en puissance, avec une mention spéciale pour le diptyque « Lâcheté »/ »Courage », « Les Calanques De Cassis » ou « Mon Ivresse (A L’Autoroute A3) » (une autoroute qui traverse le merveilleux département de la Seine Saint-Denis de part en part, soit pas exactement ce qui se fait de mieux en terme d’urbanisme social). Si les textes semblent plus abordables aujourd’hui, les thèmes n’en sont pas moins sombres, tournant tous peu ou prou autour de la difficulté de se faire une place dans une société codifiée à outrance (« Les Hommes Ordinaires », « Finir Dans Les Journaux »). La Folie Douce est bel et bien un album redoutable d’efficacité, percutant et particulièrement ardent. Et Elista un groupe bien plus que prometteur, un excellent groupe de rock français. Nous n’en espérions pas tant. Le pessimisme de rigueur en l’avenir du rock hexagonal en prend donc pour son grade.

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