Les Minus Story aiment saccager leurs petits scénarii pop rupestres par des ratures bruitistes. Mais des ratures qui deviennent des signatures bouleversantes. La pochette ne ment pas, c’est un diamant brut.


Certains fantômes du passé nous poursuivent jusque dans nos rêves les plus insondables. Jordan Giger, éminent conteur des Minus Story, est parvenu à apprivoiser ses visions troubles en une source d’inspiration intarissable pour ses petites histoires de freaks. Les compositions du sextet de Lawrence, Kansas, semblent tout droit sorties d’un récit du quotidien mélangé à l’irrationnel d’un songe. Comme si des évènements impromptus – voire totalement décousus – se succédaient sans que l’on puisse trop prendre le temps d’analyser leur degré de réalité. Ce n’est qu’au réveil que nous réalisons finalement que nous étions plongés dans un sommeil profond qui dictait notre état de sensibilité extrême.

Un an et demi à peine après le déjà bien imposant No rest For Ghosts, ce cinquième acte de la saga Minus Story donnera encore une fois du fil à retordre aux maniaques de l’ordre. Car à l’instar de Danielson Famile ou des premiers albums d’Okkervil River, cette pop fermière, bordélique à souhait, n’en reste pas moins ambitieuse. Pour la première fois, un producteur s’est immiscé au sein de cette confrérie, le brillant John Congleton. L’intervention d’un contributeur externe au processus d’enregistrement pourrait laisser penser qu’un peu de concision serait apportée à leur noisy pop dissipée. C’est faire d’emblée fausse route. Le fidèle metteur en son des Explosions in the Sky a peut-être appris à ses dépens que la bande ne se dresse pas si facilement.

John Congleton a néanmoins apporté sa pierre à l’édifice en épluchant leur son. Si No rest For Ghosts et surtout The Captain is Dead… usaient d’une batterie d’arrangements pour mettre en œuvre une grandiloquence boîteuse, My Ion Truss se focalise sur un rock dévertébré. C’est désormais flagrant, les instruments maîtres, guitare électrique et piano, délimitent clairement les nuances émotionnelles : à charge pour la six-cordes de s’octroyer la puissance et la folie, aux touches noires et blanches d’incarner la grâce et l’onirisme. Le schéma pourrait sembler classique, mais s’avère déroutant à observer.

Le début du disque est à cet effet hautement symbolique : une périlleuse traversée en zone de turbulences. Après une courte entrée en la matière très éthérée (“In Line”), les guitares bruitistes et racleuses prennent d’assaut le quasi violent “Aaron”. Puis en quelques secondes, la folie retombe brusquement comme un soufflet, les claviers prennent alors place et établissent un second état de plénitude. Mais ce n’est qu’un bref répit avant que ne reprenne de plus belle l’ascension vers les cîmes de la dissonance rock. Le tout tient en 3 minutes 30 secondes. L’incessant « Yo Yo » (Yin et Yang ?) n’a qu’un seul but, soutenir les sautes d’humeur du chanteur Jordan Geiger. Car s’il faut se donner un peu de mal pour suivre les partitions sinueuses de cet esprit biliaire, son brin de voix frêle et confessé entend guider vers le droit chemin.

Aussi torturé ou tordu soit-il, My Ion Truss vire régressif au travers de sons primitifs intrigants (“Beast At My Side”), même carrément tribaux (“The Way Beyond”). “Parachute”, une mélodie blanchie de toute crasse, cède finalement en se désintégrant au son d’une distorsion complètement pourrie. Le contraste est d’autant plus fort que des silences s’imposent régulièrement. On décroche et se laisse dériver par quelques fins ornements de cordes sur “Pretty In The Light”, des accords réverbérés sur “Miles and Miles”, voire des plages de bruit blanc diffracté… Cette volonté de ne jamais céder aux canons du conformisme lisse pourrait en définitive évoquer un Radiohead qui se serait délocalisé dans une décharge publique et n’userait que d’instruments disloqués à portée de main.

Dans la confusion, on en oublierait presque de vous parler de “Mama Mama”, le sommet du disque. Un motif de piano obsédant happe l’auditeur, des notes furtives errent tel un spectre dans les couloirs immenses d’un manoir écossais… Majestueux. Décidément, les fantômes n’ont pas quitté ces histoires pas si minuscules qu’elles le laissent entendre.