Un californien sonde ses abimes par un entrechoc de mélancolie folk, de convulsions post-rock et de textures synthétiques syncopées. Une beauté froide qui nous embaume.


Uzi & Ari n’est en fait qu’un. Derrière ce faux duo se cache Ben Sheppard, personnalité trouble (double ?) issue de San Francisco. Ce multi-instrumentiste à la voix perchée et épanchée, sort son troisième opus, toujours sous la bannière d’Own Records, maison luxembourgeoise reconnue pour son catalogue à prédominance post-rock (Gregor Samsa, Six Twilight, mais aussi les mathrockeux de 31 Knots).

Rien n’a l’air simple pour le californien Ben Sheppard, contraint de solliciter une donation auprès de ses fans afin que ce dernier album puisse être pressé, la faute à un accident de voiture qui le laissa sur la paille. Complexe, surtout, car Uzi & Ari s’échine à travailler plus que de raison la matière sonore, déstabilisant ses lignes mélodiques par à-coups rythmiques, electro hachée, cordes aux spleen baudelairien et guitares électriques vrillées. Déjà, il fallait gratter la façade un certain temps avant qu’It Is Freezing Out (2007) ne dévoile ses aspérités. Il s’y dégageait un don singulier dans l’art de l’empilement, de construction d’ambiances sophistiqués, même si ces formes mutines souffraient, et c’est souvent le cas, d’un peu d’hermétisme. Brillant, néanmoins. Il ne restait plus qu’à insuffler à cette belle signature ce petit supplément d’âme qui ferait toute la différence, chose dont Headworms s’acquitte désormais avec excellence.

Il suffit d’entendre “Patron Saints”, pièce au lyrisme haletant de six minutes qui s’ouvre dans la quiétude d’un Sigur Ros sur la banquise vierge, attendant la fonte des guitares post-rock abrasives. Le grand frisson est cette fois bel et bien au rendez-vous. Le chant clair de Sheppard rappelle souvent un autre grand tourmenté, Thom Yorke (voire David Gray pour le chant éraillé) dans cette facilité à rester dans un lyrisme écorché, sans jamais s’y enfoncer pitoyablement.
Enchevêtrement de textures atmosphériques, cordes à vent seyant habilement aux spasmes de patterns électroniques, bifurcations folk/rock… D’aucuns y entendront aussi, forcément, les échos d’un laboratoire familier, celui d’un Radiohead post-OK Computer. Le parallèle pourrait être agaçant, si ce n’était pas plutôt un moyen de souligner à quel niveau se hisse Headworms. Car nous ne voyons pas d’autre concurrence.
Mais Uzi & Ari sait aussi résister à tout l’attirail laptop pour composer dans les règles de l’art quelques belles épures pop/folk ourlées d’un trombone, d’un cor, violons, accordéon, mandoline, glockenspiel, voire même une harpe, aidé par quelques musiciens passés en coup de vent. Et c’est justement dans cet artisanat qu’Uzi & Ari parvient à se démarquer. Dès la deuxième partie de l’album, et au fur et à mesure que les plages avancent, il semble qu’un instrument soit retiré à chaque nouvelle plage (sur le « presque » enjoué “Thumbsucker”, ou encore le superbe “Ghost on The Windowsill”). Fausse impression, peut-être, mais cette volonté d’échelonner, d’aller vers la source, est tangible. Une voie à creuser pour le prochain album.

L’erreur serait finalement de voir en Ben Sheppard un innovateur. Sa musique en somme ne bouleverse pas ce qui a déjà été écrit dans les tables de loi de la pop électronique. Par contre, il est devenu un songwriter sensible, capable de toucher en plein coeur. Une fois franchie l’orée de cette dense végétation musicale, Headworms se révèle un album aussi discret qu’essentiel. Mention spéciale à la sublime pochette floutée, signée de la photographe Aubrey Trinnaman.

– La page Myspace

– Lire également la chronique d’It is Freezing Out (2007)