Batteur fracassant de l’impossible, John Stanier nous commente les douze pièces angulaires du nouvel album Gloss Drop. Et nous fournit quelques clés de cette glace aux multiples parfums.


Difficile d’apprivoiser une bête aussi dense que Gloss Drop. Le successeur du complexe Mirrored tient toute ses promesses : Ian Williams (claviers, guitares), John Stanier (batteur) et Dave Konopka (basse, guitares) sont parvenus à relever le défi périlleux d’une suite, tout en continuant à démanteler leurs propres règles, se réinventer en somme. Aussi nous avons profité du passage de Battles en juin sur Paris pour solliciter son « poumon » métronomique, John Stanier, afin de commenter les douze titres de l’album. Exercice auquel il s’est prêté avec précision (pas étonnant de sa part) et dérision.

1. Africastle

John Stanier : « Africastle » a été développé à partir de trois différentes idées qui n’avaient aucun lien entre elles. Nous avons tenté de fondre ces trois éléments ensemble, et constaté à notre grande surprise que l’alchimie fonctionnait. Ce morceau a donné beaucoup de fil à retordre, car au départ on ne savait pas trop quoi faire ni où aller avec la boucle principale sur laquelle nous travaillions. Mais avec l’ajout de deux autres idées plus anciennes, l’ensemble s’est avéré fonctionner parfaitement.
En ce qui concerne le titre du morceau, il faut savoir que c’est vraiment la dernière chose auquel on se penche. La chanson à l’origine n’a rien à voir avec l’Afrique ou un château. Les mots ensemble sonnaient simplement bien. C’était un titre provisoire que l’on a finalement gardé.

Pinkushion : Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir ce morceau comme ouverture de l’album ?

On a longtemps réfléchi sur comment ouvrir l’album de la bonne manière. « Africastle » s’est imposé naturellement. En fait, nous sommes revenus sur ce morceau et nous lui avons écrit une intro, et de ce fait, on a su que ce serait le premier morceau de l’album.

2. Ice Cream

Une boucle amusante sur laquelle on travaillait depuis déjà un bon moment. C’est un morceau qui fonctionnait bien tout seul, mais la cerise sur le gâteau est incontestablement la participation de notre ami Matias Aguayo (Kompakt Records). Nous lui avons juste demandé de faire ce qui lui passait par la tête, en lui donnant une liberté absolue. Il a amené le morceau à un autre niveau.

« Ice Cream » est assurément la chanson la plus évidente jamais composée par Battles.

Oui, c’est vrai, mais ça reste un morceau qui se veut drôle, une chanson de fête en quelque sorte. Je suis très content d’avoir enregistré un morceau de ce genre. Cela casse notre image « cérébrale ».

3. Futura

Encore un morceau où tout est parti d’une boucle qu’on avait dans nos tiroirs depuis très longtemps, sans trop savoir comment l’exploiter. De cette petite idée a germé une « jam » assez longue et… plutôt ennuyeuse. Nous avons alors tout repris du début et réécrit certaines parties. « Futura » est le type même de la composition studio par excellence. C’est probablement le morceau le plus réservé de l’album, le plus traditionnel d’une certaine manière. Il n’y a pas d’explosion ou de solos. C’est un peu comme une voiture où le moindre élément a une fonction, une place bien définie, sans superflu. Un peu comme une voiture Mercedes des années 1970. Personnellement, c’est assurément mon morceau préféré de l’album. Tout est contrôlé, un vrai effort de groupe qui fait bloc.

4. Inchworm

Le rythme de batterie qu’on entend est très ancien. On n’aimait pas vraiment répéter ce morceau avant de rentrer en studio. On avait quelque chose en tête de précis que nous n’arrivions pas à obtenir. Et puis c’est en virant à la dernière minute une piste tout en rajoutant une autre que la composition à pris soudainement forme. Tout est allé ensuite très vite : en une nuit, le morceau était enregistré.

Wall Street

L’exact opposé d »Inchworm », car « Wall Street » est probablement l’un des trois morceaux les plus compliqués, si ce n’est le plus compliqué de l’album. On a passé un temps fou dessus. En studio, nous avons une manière très spéciale de nous organiser : on a pour habitude de donner un nom à chaque différente partie d’un morceau sur laquelle nous travaillons. Par exemple, on appellait tel passage « la partie noire » ou « la partie rouge », cela nous permet de nous repérer plus facilement, et autant dire qu’il y a énormément de parties sur « Wall Street »… Mais pour revenir à la genèse du morceau, je dirais que nous avions en tête dès le début quelle vibration on souhaitait voir se dégager : des sons qui évoquent le « succès », « New York », le « début des années 80 ». Toute cette période un peu euphorique aux Etats-Unis où tout le monde gagnait beaucoup d’argent. On voulait en plus insuffler un aspect cartoon. Cet esprit était déjà établi avant d’enregistrer la chanson. Mais son titre n’est venu que bien plus tard, précisément après avoir ajouté une partie spécifique au morceau, que je dirais assez révélatrice (sourire).

Une question auquel un groupe expérimental comme vous doit régulièrement être confronté : quand décider lorsqu’un morceau est terminé ?

C’est évidemment difficile d’y répondre, et cette problématique peut se répercuter à d’autres formes d’art, que ce soit pour un livre ou une toile. C’est tellement facile de continuer à peindre et encore peindre… et il est toujours difficile de dire stop. (pause) Certains morceaux, comme « Wall Street » ne sont pas conçus pour être minimaliste. Tout le contraire de « Futura » qui se devait d’être minimaliste pour fonctionner. Si nous avions rajouté d’autres éléments, le morceau actuel n’aurait plus rien à voir. Chaque composition est donc à considérer au cas par cas. « Wall Street » est une pièce assez folle, nous pensions aussi que nous avions besoin d’un morceau de cet acabit sur l’album.

Battles de gauche à droite : Ian Williams (claviers, guitares), John Stanier (batteur) et Dave Konopka

6. My Machines

Encore un vieux morceau que nous avons en quelque sorte réécrit, ou plutôt conceptualisé. Plus nous avancions dessus, plus il était évident qu’il fallait rajouter une partie lead vocale. On a réfléchi sur qui éventuellement pouvait apporter une dimension sombre, froide et rock. J’ai alors suggéré « Pourquoi pas Gary Numan ? » Un artiste doté d’une très forte personnalité et fantasque. Il a écrit les paroles spécialement pour le morceau. Ses textes s’inspirent de… ses machines, enfin je suppose… Nous avons donc repris ses paroles pour donner un titre au morceau, ce qui faisait évidemment sens.

Sur scène, comment remédiez-vous à l’absence de chanteur ?

Il va falloir attendre le concert de ce soir pour le savoir (sourire). Avant de monter sur scène le soir même, on poste une petite annonce le matin sur le site Craigslist pour auditionner un chanteur. Parfois, on est un peu sous pression lorsqu’on joue dans des petites villes et des villages, car ce n’est pas facile de trouver la perle rare. Et pour remplacer Gary Numan ou Kazu (Makino, de Blonde Redhad), on leur demander de porter une robe. Non, je plaisante bien sûr… (ndlr : après vérification le soir même, le groupe installe derrière eux deux écrans de forme rectangulaire et verticale sur scène. Un clip spécifique à chaque chanteur est projeté simultanément, procurant ainsi une présence virtuelle. Le spectacle, étrange, colle finalement avec la performance expérimentale du groupe).

7. Dominican Fade

Probablement l’idée la plus simple exploitée sur l’album. On est parti de la rythmique et d’un riff basique que Dave (Konopka) jouait. Encore un morceau qu’on a utilisé à la dernière minute, en guise de break placé au milieu de l’album. Le titre n’a rien à voir avec la République Dominicaine, mais se réfère à une coupe de cheveux très en vogue à New York.

8. Sweetie & Shag

A l’instar de « My Machines », nous savions qu’il nous fallait une partie chantée sur ce morceau. La version sur laquelle nous travaillons sonnait presque trop pop à notre goût. En tout cas, aux yeux du reste de notre répertoire. Nous avons donc pensé qu’il fallait aller encore plus loin, ajouter une voix féminine. C’est vraiment un morceau à part pour nous, et la présence féminine de Kazu Makino de Blonde Redhead y contribue assurément. J’aime beaucoup le résultat en tout cas.

9. Toddler

En studio, « Toddler » fut une surprise de dernière minute. Une minuscule pièce ambient sortie de nulle part. Il me semble à l’origine que c’était l’introduction d’un autre morceau. Nous l’avons finalement retirée pour créer un morceau propre à partir de ce thème. Je crois qu’elle a germé sur l’avant-dernier titre des sessions en studios. C’est de nouveau un morceau qui fait office de pause. Il s’inscrit parfaitement dans l’agencement et le contexte de l’album. Si ce morceau n’avait pas de sens dans le contexte, nous ne l’aurions pas inclus.

10. Rolls Bayce

Le titre est un jeu de mot avec Rolls Royce et basse, car il y a beaucoup de basse sur ce titre. Mais au-delà de son titre, musicalement, le morceau a davantage à voir avec la manière dont l’album évolue, cette tension bizarre et électrique qui s’en dégage. Un morceau qui n’était pas non plus prédestiné à être sur l’album, mais lorsque nous l’avons rajouté, il s’harmonisait parfaitement avec le reste.

11. White Electric

Le « Kashmir » de Gloss Drop, ou notre « Bohemian Rapsody » (rire). Et de loin notre plus vieille composition, la première avec laquelle nous avons commencé à travailler il y a trois ans pour ce nouvel album. Nous avons passé beaucoup de temps dessus car nous n’arrivions pas à résoudre l’énigme, mais personne d’entre nous ne voulait non plus abandonner. C’est une de ces chansons monstrueuses dont il nous a fallu vraiment trimer pour la terminer. Et je n’aurais pas été entièrement satisfait de l’album si ce morceau n’y figurait pas. C’était devenu une question de principe. C’est en quelque sorte une bande-son épique qui part dans tous les sens. On a mis beaucoup de temps à le dompter, mais j’en suis très fière.

12. Sundome

Yamantaka Eye des Boredoms nous a filé un coup de main sur ce morceau. « Sundome » a eu différentes vies au cours de ces trois dernières années. A tel point qu’à un moment celui-ci durait 20 minutes. Le résultat était très épique, ça devenait ridicule. La partie du milieu était particulièrement trop longue et éprouvante, on n’allait nulle part. Aussi, nous étions à 50/50 sur la question d’intégrer une partie de chant. Mais une fois celle de Yamantaka Eye posée, il n’y avait plus de doute. Si vous demandez à Eye de chanter sur un album, vous devez accepter le fait que le résultat sera forcément déjanté. Les Boredoms étaient tellement barrés ! « Sundome » contient des parties dingues, mais le morceau lui-même est pourtant assez simple. On dirait un peu une chanson hip hop, avec un langage étrange. Ce n’est pas du japonais mais un langage qu’il a inventé. Une chanson intéressante au final, et tellement épique qu’on se devait de l’inclure. Et au bout de ceci, vous avez Gloss Drop.

Enfin, vos cinq albums préférés ?

Rush Permanent Waves

Led Zeppelin IV

Return to ForeverNo Mystery

Notorious BigReady to Die

Stevie WonderSongs in the Key of Life


Battles, Gloss Drop (Warp)