Après cinq ans d’absence et de profonds remaniements de personnel, le quatrième album des merveilleux Shins arrive à bon port.


Sous ses airs candides et sa voix angélique, James Mercer n’est pas un tendre. Demandez donc à ses anciens camarades qu’il a gentiment remerciés voilà deux ans (le guitariste Dave Hernandez et le batteur Joe Plummer sont réduits sur ce nouvel opus à des rôles d’intermittents sur trois morceaux), devenant ainsi le membre incontesté des Shins. La manière de congédier est radicale, mais il n’échappe à personne que James Mercer est depuis toujours l’unique songwriter et chanteur des Shins. Il semblerait que ses besoins d’émancipation artistique se soient manifestés suite à l’expérience Broken Bells, collaboration avec le maousse producteur Danger Mouse. Un enthousiasme que nous ne partageons pas, le disque nous ayant laissé de marbre, bien loin des splendeurs des deux premiers albums du groupe de Portland (Oregon). À tel point que l’on commençait sérieusement à se poser des questions sur l’inspiration du créateur de « New Slang ».

En dépit de ces signes réservés, Port of Morrow n’arrive pas à nous décevoir. Un quatrième album qui s’envisage comme une tentative de réconciliation entre la production grand public de Wincing the night Away et l’audace des arrangements du premier album, le fauché mais ô combien magique Oh, Inverted World. Pour se faire, Mercer s’est trouvé un nouvel allié de taille en la personne du producteur et multi-instrumentiste Greg Kurstin. Excellent choix porté sur ce musicien polyvalent, connu pour son travail avec Lily Allen, mais surtout en tant que membre des excellents et méconnus The Bird and the Bees. On ne peut nier son important apport à l’édifice sur Port of Morrow, où ses fins talents d’arrangeur et pianiste (entre autres) sont crédités sur toutes les chansons.

Bien sûr, tous ces précieux soins de mise en son seraient vains sans la qualité des compositions. Et de constater, soulagé, que James Mercer n’a perdu ni son don pour les harmonies supérieures (les complexes pièces-montées « The Rifle’s Spiral » et « Port of Morrow »), ni de la précieuse innocence qui innerve ses chansons, malgré sa quarantaine tout juste entamée (les ballades vibrantes « It’s Only Life » et For a Fool », le single évident « Simple Song »).

Il est certain que Port of Morrow n’incarne pas le futur de la pop, mais serait plutôt un disque contemporain veillant à l’héritage de la pop classique, l’œil bienveillant dans le rétroviseur. De chansons minutieusement échafaudées, pourtant incroyablement coulées à l’écoute et dont il reste – c’est tout l’art de James Mercer – cette empreinte émouvante, ludique, cette écriture mélodique foisonnante. En ce sens, Mercer à la carrure d’un Paul McCartney, cet autre grand optimiste. Les bonnes ondes qui s’échappent des harmonies, au demeurant, contrastent avec des textes étonnants, à l’élégance sombre et lettrée.
Tout à l’air tellement enfantin chez les Shins, et pourtant il n’y a rien de plus difficile aujourd’hui que d’écrire un refrain, tant les schémas mélodiques sont éculés depuis 50 ans. Sous ces apparats classique, la musique des Tibias est la plus sensible qui soit. Quelque part, elle réveille nos sentiments heureux d’enfance, et c’est tout ce qu’on lui demande.

On manque un peu de tact, mais l’annonce est de taille : le disque sort tout juste du four que l’on rêve déjà du prochain. En effet, la dernière recrue du groupe n’est autre que Richard Swift, songwriter et producteur prodigieux des deux derniers albums de Damien Jurado. Arrivé trop tard pour participer à l’enregistrement de Port of Morrow, il devrait selon Mercer avoir une importance conséquente dans l’écriture du prochain album… L’avenir des Shins se présente sous un ciel radieux.

Port of Morrow en écoute intégrale ci-dessous :