Rencontre avec le couple franco-israëlien Xavier Klaine & Ruth Rosenthal, à l’occasion de leur superbe troisième opus, South From Here, poétique, nomade et habité.

 


 

« Le monde n’appartient pas aux barbares, le monde c’est nous. »

Hélène Chouteau

La fabrication du nouvel album des Winter Family est le résultat d’une transhumance qui a duré six longues années (New-York, Orléans, Kobé, Jaffa, Tel Aviv). Nous les retrouvons fraîchement débarqués à Paris, pour en savoir plus sur ce qui constitue et ce qui a nourri ce disque mature et intense. Ruth Rosenthal et Xavier Klaine avaient déjà engendré deux très beaux albums à la force incontestable, un livre et deux pièces de théâtre engagées et percutantes. Leur troisième disque est encore baigné de cette lumière très sombre qui leur est propre, une matière noire saturée de la voix profonde de Ruth et des nappes sonores enveloppantes de Xavier, répétitives et travaillées avec grand soin. Mais ce petit dernier est également doté d’une énergie nouvelle. Il sort de ses gonds, se charge sur certains morceaux d’un désir de vie et de danse malgré la tourmente, surtout dans la tourmente. On y retrouve au fil des textes vibrants de Ruth : des déchirures urbaines, des paysages archaïques, un air rempli de malédictions, une vie qui se fane au sein d’un pays maternel de lait et de sang, une jolie identification à un rouleau de printemps, le récit de nos vies noyées par l’uniformisation, des appels à la révolution et des désirs de liberté…

Sans compassion mais éveillé, curieux, vivant, South From Here fait le récit de catastrophes intimes aussi bien que géopolitiques ; il nous réveille avec une poésie sonore belle et terrible comme le monde.

 

 

Pinkushion : Ruth, je crois savoir que tu as voulu revenir à Paris, parce que tu ne supportes plus de cautionner ce qui se passe en Israël. Est-ce que tu peux dire ce que tu refuses là-bas? Quelle révolution est possible selon toi ?

Ruth : A une époque, vers 2011, il y a eu un soulèvement et j’ai vraiment cru qu’une révolution était possible. Mais c’est très vite retombé. Je crois que le peuple israélien vit trop confortablement, il y a beaucoup trop à perdre pour se rebeller. Comme au Liban peut-être.

Xavier : Dans les manifs d’extrême gauche en Israël, il y a des drapeaux israéliens partout. Quand tu demandes aux gens pourquoi ils brandissent ces drapeaux, ils te répondent qu’ils ont peur d’être perçus comme des traîtres s’ils ne le font pas. Et d’ailleurs il n’y a jamais d’affrontement avec les forces de l’ordre parce que les manifestants voient les policiers comme des frères. La notion ‘tribale’ est si forte qu’on peut difficilement imaginer une révolution.

 

Pinkushion : Quel était votre objectif ou votre point de départ pour réaliser votre nouvel album South From Here? On y entend une énergie beaucoup plus vive que dans vos deux précédents albums. Il y a d’avantage de percussions, des pulsations électroniques. L’ensemble est beaucoup plus bruyant et sale. D’où cela vient-il ?

Xavier : Au départ, il y avait l’atmosphère au sein du quartier où nous habitions à Brooklyn (Flatbush, quartier caribéen-haïtien). Tout y était très bruyant et très vivant, à la fois. On pouvait très bien entendre régulièrement des tirs pendant la nuit, les hélicos de la police et puis en même temps ces gars qui répétaient du trap dans notre immeuble, un hip-hop aux basses surpuissantes. Fascinant et inspirant.

 

Pinkushion : Musicalement, l’influence d’un groupe ultra new-yorkais comme Suicide semble sous-jacente sur certains morceaux : les sons  distordus de clavier et d’orgue, une pop électro-toxique urbaine. Qu’en diriez-vous, et quid d’autres influences musicales plus contemporaines qui auraient nourries l’élaboration et le son des morceaux ?

Ruth : On n’écoute pas trop de musique. On a peu d’influences musicales. J’écoute plutôt de la pop turque et du hip hop marocain.

Xavier : Je n’ai jamais vraiment écouté Suicide. Mais c’est plutôt un compliment.

 

Pinkushion : Une influence caribéenne pour certaines rythmiques ?

Ruth : Le titre « Miss Bonaventure » par exemple, est une ode aux parades West Indies et jamaïcaines. Miss Bonaventure était la maîtresse de notre fille à l’Haitien Daycare School de Brooklyn.

Xavier : Le morceau a été enregistré comme une sorte de parade et été mixé aussi en pensant au Boléro de Ravel. C’est raté mais ça m’a amusé. « Cortelyou Rd (We shall overcome) » est aussi une ode à nos voisins et au centre de distribution de méthadone d’à côté.

 

Pinkushion : Avez-vous développé un nouvel hybride : le drone-rap ?

Ruth : On n’y avait pas pensé mais j’aime beaucoup cette idée.

Pinkushion : Xavier, raconte-nous ton amour pour le field recording, qui rend si poreuse la musique au monde qui vous entoure. Est-ce une manière de répondre au monde en lui offrant un miroir ?

Xavier : Le field recording m’est apparu comme évident assez tôt. J’ai commencé par enregistrer de l’harmonium au bord du périphérique avant de rencontrer Ruth, des expérimentations de ce genre. J’ai très tôt acheté un couple de micros et une alimentation portative… Alors à Jérusalem, ça m’a paru évident d’enregistrer tout ce que j’entendais. J’ai des centaines d’heures de rushs. A Brooklyn idem. J’ai tendance à en mettre partout et je trouvais qu’il y en avait trop dans l’album précédent… Là j’ai tenté de ne pas recommencer l’erreur. Il y a quelques sons new-yorkais qui traduisent une forme d’apocalypse urbaine : un hélicoptère qui a survolé notre immeuble une nuit entière pour tuer un couple de criminels, Time Square pendant la nuit du Nouvel An et les cris ahuris de trois millions de touristes, notre fille qui joue à l’ordi…

 

Pinkushion : Ruth, tes textes sont de la poésie, claire, limpide et forte, avec un message directement lisible, souvent poignant, dont l’énergie est portée par la puissance d’une voix granuleuse noire et plastique ; bien entendu aussi par le son très attentivement collé au texte. Depuis quand écris-tu et quelles sont les origines de ce travail avec les mots?

Ruth : J’écris depuis toujours. J’ai commencé certains textes il y a vingt ans, d’autres s’écrivent en quelques secondes.

 

Pinkushion : Tu ouvres grands les yeux sur le monde, c’est rare et difficile. Comment fais-tu ? Est-ce que ton écriture te permet de te défendre de la difficulté de regarder ?

Ruth : Je ne sais pas si c’est difficile, j’essaye de regarder les choses sans trop me prendre la tête sur les détails et en naviguant à vue. J’accepte tout ce que je vois tel qu’il se présente à moi. J’aime beaucoup la Théorie de la dérive de Guy Debord ou le film The Cruise de Bennett Miller.

 

Pinkushion : Pourquoi le tragique plutôt qu’autre chose ?

Ruth : Parce que « Life is Beautiful », mais c’est aussi très triste.

 

Pinkushion : Comment écrivez-vous et dans quelles conditions ? A quelle heure et à quel rythme ?

Xavier et Ruth : Nous sommes très lents. Le dernier album a mis six ans à voir le jour. Ceci dit nous avons créé et tourné deux spectacles durant ces mêmes années. Nous avons très envie d’accélérer le rythme de fabrication de notre prochain disque… En gros, on travaille peu et un peu tout le temps ! Beaucoup la nuit. Le matin aussi !

 

Pinkushion : Vous portez très souvent un regard critique sur le monde extérieur, mais il est aussi très fréquemment question de l’intimité, de l’intériorité amoureuse dans beaucoup de chansons.  Comment s’articulent pour vous l’amour et le travail ?

Xavier : C’est assez difficile de travailler en couple. On peut ne jamais s’arrêter de travailler, puisque nous n’avons pas d’autres projets que le nôtre… Notre fille intervient un peu dans notre musique, elle joue parfois, et finalement, c’est plutôt apaisant, ça pose des limites et c’est cohérent pour nous.

 

Pinkushion : Vous avez une église à disposition à Maxéville en Lorraine et apparemment appréciez beaucoup jouer dans des lieux de cultes. Xavier tu peux te mettre aux orgues, et ce doit être une expérience intense : raconte-nous.

Xavier : Oui, ma tante de Maxéville avait les clefs d’une église, et j’y allais dès que je pouvais. C’est une expérience géniale ! Mais malheureusement elle est décédée et du coup il va falloir passer par le sacristain pour les clés… Plus compliqué !

 

Pinkushion : Pourquoi les messes ? A quoi ça sert ?

Xavier : J’enregistrais dans cette église pendant la nuit pour le chorégraphe Paco Dècina et Ruth s’est mis à lire le texte qui était sur le pupitre (‘Nous les vivants’, de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens). Ca m’a effrayé. On s’est dit qu’il fallait en faire quelque chose.

 

Pinkushion : Vous avez vécu aux Etats-Unis plusieurs années, quel est votre état d’esprit après l’élection de Trump ?

Ruth et Xavier : Tout d’abord il faut dire qu’Obama est très aimé là-bas et qu’il a fait énormément pour les droits des minorités, pour l’accès à la santé, c’est un dieu vivant pour beaucoup d’Américains. Le vote pour Trump est un vote de réaction primaire et évidemment idiot et contreproductif. Mais il faudrait peut-être que la gauche parle au peuple bien avant les élections au lieu de l’engueuler après.

Interview et crédits photos : Céline & Christophe Libouban, janvier 2017.

Un grand merci à Ruth, Xavier et Saralei.

 

On termine la rencontre par le visionnage de leurs dernières vidéos. Le duo nous parle de leurs amis artistes qui les ont fabriqués :

 

No world

Réalisé par Giovanni Brunetto & Bianca Perruzi.

 Giovanni est un artiste de Bologne qui travaille à Atelier Si. Il a réalisé ce clip. C’est un gars totalement décalé, immense, qui dessine de façon obsessionnelle des formes géométriques ultra précises qu’il diffuse sur des diapositives. Il projette ensuite ses diapos qu’il manipule en live et sature, transforme, délaye avec de vieux oscilloscopes, de caméras à échos et plein de machines étranges utilisées dans l’imagerie médicale dans les années 60. Bianca est une étudiante de Bologne qui l’a aidé à éditer sur un ordi, ce que ne sait vraiment faire Giovanni.

 Autre exemple du travail de Brunetto :

 

 

Yallah

Réalisé par Philippe Petit, a été tourné à Haïfa, Tel Aviv, et la vieille ville de Jérusalem.

Philippe Petit est un cinéaste parisien, un ami. Il fait des films très forts, improbables et cools.

Il sait filmer la nuit et l’abandon avec amour. Il est venu nous voir à Tel Aviv puis à Haïfa et on a fait ce tournage sans vraiment dormir et en suivant des fêtes de potes pendant 48h. On a bossé aussi avec notre ami Yochai Matos, artiste Israélien qui travaille avec la poudre bleue glitter et qui organise des fêtes queers underground. On voulait montrer les gens que l’on fréquente : juifs, palestiniens et russes mélangés, amis et soudés, ultra minoritaires et très très à gauche, et qui survivent dans un underground pas évident et pourtant très créatif et vivace. « Yallah » c’est un appel à la révolution « glitter ».

Gaza

Réalisé par Eihab Taha.

Eihab est un très jeune artiste de Ramallah qui fait des tonnes de choses. Dj, parkour, cirque, etc… Et donc des vidéos. On l’a connu via des amis sur les réseaux. On est allé le voir à Ramallah, il a accepté de faire ce clip et a filmé ses frères, sa ville, sa jeune mère, sa Palestine en hommage à Gaza bombardé en 2014 par l’armée israélienne. C’était étrange et intéressant pour lui de faire un clip sur ce thème avec des paroles en hébreu. Un échange difficile à mesurer depuis la France.

 


Winter Family,  South From Here (Ici d’Ailleurs, Alt.Vinyl, Sshaking RecordsS).

FB : https://www.facebook.com/WinterFamilyPage/

Site : http://www.winterfamily.info/

 

Dans ‘South From Here’, Ruth joue des machines, de la batterie, de la boîte à rythme et chante. Xavier joue des vieux orgues, du synthé, du célesta et du piano.

Quelques amis et leur fille les rejoignent ici et là : Ben Mc Connell (batterie), Fabien Lehalle (basse), Victor Gachet (caisse claire), Saralei Klaine (jeux vidéo et choeurs) ainsi que les voix des acteurs de ‘La Mouette de Chekhov mise en scène par Arthur Nauzyciel (Adèle Haenel, Dominique Reymond, Laurent Poitrenaux, Marie-Sophie Ferdane, etc.).

concerts :

10/02 : Marseille – L’Embobinneuse

03/03 : Mont de Marsan – Café Music (w/ Shannon Wright)

17/03 : Chalons sur Saone – La Péniche Mosaïque

22/03 : Paris – Trabendo (w/ Poni Hoax)

06/04 : Montpellier – Rockstore (w/ Poni Hoax)

13/04 : Anglet – Écuries de Baroja

15/05 : Pau – La Centrifugeuse

19/04 : Paris – Centre FGO Barbara (w/ Jambinai)

21/04 : Bordeaux – Krakatoa (w/ Jambinai)