« Les femmes doivent danser jusqu’à en mourir et Luke (ndlr : Fasano, batteur) peut repousser les limites, prendre le rythme de cette danse harassante et enfumée pour rejeter la nicotine et l’alcool en sueur et tournoiement ou vrille ». Cet extrait de sermon illuminé est tiré de la biographie présentant le quatuor de Brooklyn à la presse. Lorsque votre serviteur lit ce passage à Chris Keating et Anand Wilder, les deux têtes pensantes de Yeasayer, ce dernier s’esclaffe. Anand Wilder, visage de prince du Taj Mahal à longue crinière, me confie que ce texte incompréhensible a été rédigé par son propre père Cricket Wilder. Yeasayer serait bien plus qu’une chorale afro psyché folk, mais une affaire de famille.


«La world est à la jeunesse», pour reprendre un vieux slogan. Agés de 25 ans, Anand Wilder et Chris Keating sont les plus jeunes du quatuor (le bassiste Ira Wolf Tuton a 28 ans et Luke Fasano, le batteur, 30 ans). Leur profil de sages étudiants tranche avec le look fluo excentrique des aînés à la section rythmique, leur procurant aussi une certaine maturité. La sympathique paire baragouine quelques mots en français, car elle connaît déjà la capitale et le quartier d’Oberkampf où le groupe joue ce soir-là. Anand Wilder y a séjourné quelques mois en 2003 tandis que Chris (l’accent plus prospecteur de pétrole californien que brooklinois) y est « resté seulement deux semaines ». « Je m’étais promis que je ne reviendrai pas à Paris sans le groupe », nous confie Aland Wilder. C’est désormais chose faite.


Le quatuor de Brooklyn Yeasayer


Pinkushion : Comment se déroule cette tournée européenne ?

Chris Keating : Super, les deux derniers concerts à Bruxelles et Nijmegen furent très bons. Sauf que j’ai été malade toute la journée, la faute à de mauvais sushis.

Anand Wilder : A chaque concert, les gens nous reçoivent très bien, ils sont respectueux, et amicaux. C’est un changement bienvenu par rapport aux États-Unis et l’Angleterre.

Vous trouvez le public plus concentré en Europe ?

Anand Wilder : Je ne sais pas, c’est dur à dire. Au Pays-Bas, les gens dansaient beaucoup et étaient très enthousiastes. On a eu beaucoup d’applaudissements. Je me souviens de ce gars hier qui était juste en face de moi au premier rang, il avait un sourire énorme ! C’est bon de savoir qu’à des milliers de miles de chez toi, quelqu’un écoute les chansons que tu as créées dans ta cave il y a deux ans. C’est assez excitant.

Les chansons datent d’il y a deux ans ?

Anand Wilder : En quelque sorte. Je travaillais déjà sur ces chansons avant que le groupe ne se forme. J’ai commencé en fait en 2005.

Avais-tu connu une expérience de groupe avant ?

Anand Wilder : Pas vraiment. Je n’ai jamais joué dans des clubs ou des choses de ce genre. Chris et moi, on avait un groupe au lycée ensemble. Chris a fait quelques concerts en solo à l’université, mais rien de vraiment sérieux.

Chris Keating : Ici et là, mais rien de mémorable. J’ai passé beaucoup de temps à enregistrer lorsque j’étais étudiant, à apprendre les techniques. Dans ma classe universitaire, j’étudiais le cinéma, nous avions un studio, assez décent, et j’y avais accès.

Anand Wilder : Pour ma part, j’ai démarré seul sur un enregistreur quatre-pistes en 2001. J’ai beaucoup travaillé dessus, ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à utiliser un ordinateur. On peut dire que le groupe a pris naissance en février 2005.

Chris Keating : Tu as très bonne mémoire, ce fut notre premier concert. Nous n’avions même pas encore de nom.

Anand Wilder : Je pense que la première année, nous n’avons joué peut-être que quatre concerts.

Chris Keating : A peu près un concert tous les deux mois. On enregistrait énormément, mais on ne jouait pas tant que ça.

Anand Wilder : C’était plutôt sympa, car on remontait sur scène deux ou trois mois plus tard avec de nouvelles chansons, du nouveau matériel. Pour les premiers concerts, nous n’avions même pas encore de chansons de groupe, on jouait nos morceaux solos.

Chris Keating : On n’a jamais fait de reprises non plus. C’est un peu téléphoné comme concept, du style « ok, vous voulez savoir quelles sont nos influences ? ». J’aimerais bien par contre utiliser le sample d’une chanson de Tom Petty, cette partie de batterie dans “Don’t Come Around here No More”, ça serait terrible à exploiter pour une chanson. Nous n’employons pas vraiment le sampling de façon évidente. On joue seulement « live » à la manière des NERD, le groupe des Neptunes.

D’où vient ce nom Yeasayer ?

Anand Wilder : (rires) On avait un pote qui traînait un livre avec des noms de groupe. On voulait quelque chose d’unique, qui ne soit même pas sur Internet. C’est l’opposé du mot Neasayer, qui signifie quelqu’un de négatif, toujours en désaccord. Yeasayer c’est quelqu’un qui dit toujours oui !

Chris Keating : C’est cool d’avoir un nom qui n’a jamais été utilisé auparavant.

Rien à voir avec Yes alors ?

Anand Wilder : Non, rien à voir, bien que j’aime leur musique. Je dois avoir l’album Fragile. Mais je ne pense pas qu’on soit aussi sophistiqué qu’eux, leur musique est très complexe.

Dans les années 90 et il n’y a pas si longtemps encore, aucun groupe de rock alternatif n’aurait prétendu écouter Yes, c’était presque honteux. Et maintenant, beaucoup de groupes psyché folk se réclament de cette influence.

Chris Keating : Tout à fait, je pense que le temps passe. Les choses qui étaient tabous au début des années 90 comme les groupes rock progressif ne le sont plus.

Anand Wilder : Il y a aussi des formations maintenant qui ne se disent pas punk. Je pense que nous voulons juste refléter le fait que nous empruntons des éléments à différents types de musique. On peut emprunter un élément de punk, d’indie rock, de Yes, de Disco, pour les combiner précisément dans notre environnement.

Anand Wilder , guitariste de Yeasayer.


Il semble que New York connait une période faste, musicalement parlant. Beaucoup de bons groupes sont à la pointe de l’avant-garde et produisent eux même leurs albums comme TV On The Radio, Vampire Weekend, Dirty Projectors…

Chris Keating : … Blackdice également, tu connais ? On était à la même école que ces gars-là. Gang Gang Dance aussi sont supers.

Vous sentez-vous liés à cette nouvelle mouvance de musiciens New Yorkais ?

Chris Keating : Pas vraiment. Nous avons joué une fois avec Vampire Weekend, et fait quelques mix dans le studio de TV On The Radio – ils ont leur propre studio, mais nous ne les connaissons pas.

Anand Wilder : On a fait des concerts avec Grizzly Bear, Dirty Projectors… New York est juste un fabriquant, un fabriquant artistique des États-Unis.

Mais durant les années 90, New York était moins réputée pour son innovation rock.

Anand Wilder : Non, je ne pense pas, peut-être que le monde accepte plus New York qu’avant.

Chris Keating : Dans les années 90, il y avait tout ce buzz autour de Seattle, tous ces groupes qui étaient surestimés. Je ne sais pas ce qui se passait à New York dans les années 90, mais il y avait certainement des choses intéressantes. Il y avait des groupes comme les Strokes qui commençaient à émerger en 1999 ou 2000.

Les Strokes ont plutôt débarqué en 2001.

Chris Keating : Ok, ok. Mais auparavant il y avait des groupes précurseurs comme les Walkmen (ndlr : les Walkmen ont en fait sorti leur premier album en 2002, mais leur groupe précédent Jonathan Fire*Eater fut précurseur). En 1991 et 1995, tout le monde se focalisait sur les groupes de Portland, Seattle… Tu avais tous ces groupes post-Nirvana en provenance de L.A, Weezer, Beck

Il y a eu ensuite le post-rock de Chicago.

Chris Keating : Tout à fait. Maintenant à Chicago, presque tous sont partis. Il n’y a plus grand-chose là-bas. New York semble… (silence) Les gens aujourd’hui déménagent à New York pour former un groupe. Il y a énormément de nouvelles formations.

Anand Wilder : Je suis sûr qu’il y a beaucoup de bons groupes en ce moment à LA. Aucun que j’aime (rires), mais il y a des groupes intéressants comme Earth.

Le fait d’avoir proposé votre premier single « 2080 »/ »Sunrise » en téléchargement gratuit fut assez audacieux et vous a fait découvrir rapidement. Mais cela aurait pu être dangereux aussi.

Chris Keating : Je pense que c’est seulement un comportement réaliste par rapport à la situation actuelle des ventes de CD. Nous tournons pour promouvoir l’album, ce genre de choses… J’aime les albums, mais nous sommes actuellement dans une nouvelle phase où les musiciens sortent des singles et peuvent les proposer gratuitement. Des artistes comme Radiohead et Peter Gabriel usent du même procédé et vendent toujours.

Justement, en parlant de Radiohead, le groupe pouvait se permettre un tel procédé car il possède une large base de fans fidèles, mais venant d’un groupe inconnu qui démarre, c’est tout de même différent.

Chris Keating : On aurait pu sortir l’album gratuitement, mais j’aimerais avoir de l’argent car je suis fauché. Bien qu’on n’ait pas encore touché d’argent pour l’album.

Anand Wilder : On a probablement vendu 20 000 copies de l’album en tout et pour tout en Europe et aux Etats-Unis. Et nous n’avons pas encore vu la couleur de la monnaie jusqu’ici. Tout l’argent gagné a servi pour promouvoir l’album et avoir davantage d’exposition.

Chris Keating : Les ventes d’album ne sont plus ce qu’elles étaient.

Anand Wilder : Les gens n’achètent plus d’albums…

Chris Keating : Ils n’en ont plus besoin, car ils ont un accès à tout gratuitement. Mais c’est devenu un facteur d’égalité, ce qui est une bonne chose.

Anand Wilder : C’est bien de savoir que, même si nous avons vendu 20 000 copies CD de l’album, d’autre part 20 000 personnes ont également téléchargé illégalement l’album sur leur ordinateur. Je trouve que c’est plutôt excitant comme perspective de savoir que plus de 20 000 personnes ont écouté notre musique.

Mais pensez-vous que vendre des albums est toujours une priorité ?

Chris Keating : Mmm, je ne sais pas. Faire des albums est important. J’aime l’aspect physique, le visuel, le fait de le regarder. J’espère que ça ne disparaîtra pas, mais vendre des albums, je ne sais pas. Le fait que nous ayons proposé des titres gratuitement, et que des personnes aient téléchargé l’album a contribué à remplir nos salles. Nous avons tourné aux États-Unis, ce fut notre première tournée et c’était complet. Ce qui est assez révélateur.

Anand Wilder : Beaucoup de personnes qui viennent à nos concerts n’ont écouté que nos deux premiers singles. Donc, cela prend un peu de temps pour assimiler les autres morceaux de l’album.

Chris Keating : Et le principe ne me dérange vraiment pas.

Chris Keating, chanteur de Yeasayer


Achetez-vous toujours des albums ?

Chris Keating : J’aime acheter des CDs… je veux dire que j’aime posséder un bien. Je déteste faire une liste sur mon ordinateur pour mon iPod. Je préfère l’avoir entre les mains. J’ai aussi un iPod, mais je préfère acheter la chose et je soutiens les artistes. En fait, j’aime soutenir les petits disquaires.

Anand Wilder : J’aime le sentiment, lorsque j’achète un CD, d’avoir fait une bonne action, comme un bon samaritain (rires). Si tu sors acheter un disque, l’acte est plus symbolique, c’est tellement facile d’aller sur MySpace, iTunes et de télécharger. « Ok, moi je veux soutenir les petits disquaires », je veux donner deux dollars à l’artiste, peu m’importe combien il récupère vraiment.

Personnellement, moi qui reçois un certain nombre de disques, je préfère acheter. Je suis étrangement plus attentif à la musique, du fait de l’avoir achetée.

Chris Keating : Bien sûr ! Sur ton PC, tu peux télécharger une centaine de morceaux dont tu n’as rien à faire ! Lorsque tu achètes un CD, c’est presque comme si tu l’avais fait. Tu sais quelles chansons tu aimes et celles que tu n’aimes pas (rires). Et c’est très bien.

Anand Wilder : Notre but est en quelque sorte de créer des chansons qui pourraient sortir de l’iPod et que les gens pourraient continuer à écouter sur d’autres supports. En même temps, l’album a un certain sens, même avec un LP : il y a la première face et la seconde face. Il faut établir un équilibre avec ses deux aspects.

Chris Keating : Je me souviens, sur l’album The Queen is Dead, les quatre dernières chansons étaient étranges. De la 7 à la 10, on ne sait pas trop ce qui se passe ! J’adore ça.

Anand Wilder : La plupart des gens de nos jours ne vont plus jusqu’au bout de l’album. Pour preuve, nous commençons toujours nos concerts par des chansons qui se trouvent à la fin de l’album. Et j’ai pu lire des articles qui disaient : « ils ont commencé le concert avec de nouvelles chansons » (rires). Non, c’est une vieille chanson, tu n’as pas écouté l’album assez loin !
Est-ce qu’il y a des bons groupes en France à côté de Air et Daft Punk ?

Hum… en France, c’est plutôt particulier. Il y a beaucoup de jeunes groupes de rock qui sonnent comme les Libertines.

Anand Wilder : Au fait, connais-tu les groupes français Rock’n’roll et The Teenagers ?

Oui, The Teenagers sont excellents. Revenons à vous. Pouvez-vous expliquer la signification du titre de All Hour Cymbals.

Anand Wilder : J’aime l’idée que le titre suggère la nature de l’album, que nous pouvons couvrir beaucoup de genres. Qu’il signifie un « Greatest Hits » en quelque sorte. Il y a différents jeux de mot là-dedans, (ndlr : cymbals, symbols ; hour, our ) et de symboliques.

Chris Keating : Le titre du second album sera plus direct. (Rires) Le titre aussi est une sorte de blague envers la musique rock « straight ahead ». Le gros son, de guitares bien mis en avant et la batterie énorme, ce genre de cliché stupide. Le concept du titre suggère qu’on apporte peut-être un rythme différent.

J’ai une question bizarre à vous poser. Imaginez que vous deviez effacer la mémoire de votre iPod pour cause de manque de place. Quels sont les albums que vous conserveriez ?

Anand Wilder : Je garderais tous les albums de David Bowie.

Chris Keating : Exact, et tous les Talking Heads.

Anand Wilder : Les vieux albums des Beatles et je laisserais les premiers.

Chris Keating : J’ai beaucoup de merdes sur mon Ipod, des trucs débiles.

Anand Wilder : Je crois que je ne retirerais que les artistes qui n’ont qu’une seule chanson.

Chris Keating : Moi aussi, que des albums. J’ai observé chez les autres il n’y a souvent qu’une chanson des Rolling Stones dans leur iPod. Et chaque fois c’est « Satisfaction ». Je ne sais pas pourquoi. J’écoute en ce moment des choses différentes : The Cure, Tribe Called Quest, des choses qui sont bien mixées pour tes écouteurs, c’est pour cela que je n’ai pas les premiers albums des Beatles …

Quelles sont les conditions du contrat qui vous lie avec We Are Free ?

Anand Wilder : Nous n’avons pas de contrat ! (rires)

Chris Keating : Nous avions mis en ligne quelques démos sur Internet. Jason Foster qui cogérait le label Monitor et qui avait entre autres sorti le premier EP de Battles, et les premiers albums Cass McCombs. Il était sur le point de démarrer un nouveau label, qu’il contrôlerait complètement, tout en instaurant un nouveau fonctionnement : il est à la fois manager et gérant de label. Avec We Are Free, il a trouvé une bonne technique de marketing. Jason est maintenant un de nos bons amis. En fait, ce n’est pas une traditionnelle relation avec une maison de disque. C’est un bourreau de travail.

Anand Wilder : Il se sent très responsable de notre succès, au-delà de la publicité et des campagnes de marketing. C’est au-delà.

Chris Keating : Tous ces grands labels sont en train de tomber en morceaux parce qu’ils sont vieux, ce sont des monstres, il y a trop de monde en leur sein, tout est énorme. Jason est tout seul et peut vraiment s’investir sur tous les plans. Ces gens de majors travaillent dans une tour à L.A., ils payent un loyer…

Savez-vous combien de personnes ont téléchargé le single ?

Chris Keating : Aucune idée.

Anand Wilder : Un milliard (rires)

Chris Keating : Toute la Chine !

Pour terminer, vos cinq albums favoris ?

Anand Wilder :

Devo – Freedom of Choice

Arthur Russel – Another Thought

Jackie Wilson – Greatest Hits

Aretha Franklin – Lady Soul

Tom Petty – Full Moon Fever

Chris Keating :

The Smiths – The Queen is Dead

Thomas Mapfumo – Rise Up

David Bowie – Heroes

A Tribe Called Quest – Midnight Marauder

DJ Shadow – Endtroducing

– Lire également la chronique de All Our Cymbals

Crédits Photos : Pascal Amoyel
Ira Wolf Tuton, à la basse.