Le guitariste, chanteur, interprète et ethnomusicologue américain redonne une seconde vie aux trésors oubliés de la folk américaine. Vibrant. 


Le guitariste et chanteur folk américain Jake Xerxes Fussell est ce qu’on appelle un passeur. Ou plus communément un « folklorist », traduire dans la langue de Jack Lang, un éthnomusicologue. Son rôle, consiste à exhumer et préserver des trésors oubliés, puisés aux racines de la musique folk américaine. Ce sont pour l’essentiel des chansons traditionnelles, certaines populaires, d’autres des chansons de travailleurs du siècle dernier. Autrement dit, Fussel est une sorte d’Alan Lomax des temps modernes. A la différence toutefois notable qu’il interprète les chansons qu’il collecte. Du moins, celles qui l’obsèdent.  

Le musicien originaire de Durham (Caroline du Nord) possède ainsi la particularité de ne pas composer, ses trois albums enregistrés sous son nom étant constitués uniquement reprises d’originaux remontant à la grande dépression et bien au-delà. A vrai dire, à l’écoute du résultat, on comprend aisément sa démarche : pourquoi composer lorsqu’on détient sous la main un tel coffre à pépites ? Car outre l’hommage rendu à ces auteurs ignorés ou anonymes, ces mélodies centenaires remises au goût du jour frappent par leur beauté impérissable. Cette proximité résonne de manière troublante à nous. L’orchestration, baignée dans une alt-country « palacienne » (lapsteel, piano, violons), maintient cet équilibre ténu, ce parfum d’authenticité. D’ailleurs, Will Odham dit n’écouter chez lui que Jake Xerxes Fussell.

Car les version originales qui figurent sur Out of Sight et ses prédécesseurs, vous ne les trouverez évidemment pas sur Spotify ni Deezer (par contre, son album lui, est disponible sur ces plateformes ), mais sur des compilations obscures ou dans les archives fédérales. Certaines existent sur YouTube où quelques mordus de la cause folk relaient leur passion, comme des bouteilles envoyées à la mer. Jusqu’au jour où elles échouent entre les mains de Jake Xerxes Fussell.

Pour redonner vie à ces neuf compositions (huit chansons et un instrumental), Fussel s’est adjoint les services de Nathan Bowles (batterie, ancien « peltenaire » du regretté guitariste Jack Rose), Casey Toll (basse), Nathan Golub (pedal steel), Libby Rodenbough (violon, voix sublime) ainsi que la fraîche recrue James Anthony Wallace (piano, orgue). A l’exception donc de ce dernier, tous étaient déjà des sessions du précédent What in the world, mais de manière éparse. Cette fois, le groupe a participé ensemble à chaque piste de l’album, d’où cette volonté de Fussell d’insister sur l’effort de groupe. Fort de cette cohérence d’ensemble, Out Of Sight s’inscrit comme son disque le plus abouti.

Le champ d’exploration de Fussel aussi s’est étendu, voire complexifié : l’assemblement de certaines chansons relève de l’archéologie, sautant parfois cinquante ans entre les variantes sources disponibles, et désormais seuls traces du passé de ses originaux complètement disparus. C’est le cas du superbe instrumental “Three Ravens”,  adaptée de vieilles ballades écossaise du XIXe siècle, qui nous transporte non pas en arrière, mais dans un ailleurs idéal, au carrefour du temps. Ou encore « Michael was Hearty », folk song entraînante entrelacée de lapsteel et de violons, dont les origines seraient autour de 1900. Idem pour la plus potentiellement fameuse, « Winnsboro Cotton Mill Blues » revisité jadis par Pete Seeger en 1948.  Sa fraîcheur donne véritablement le vertige… Le voyage temporel se clôt sur “Drinking of the Wine”, une chanson à la mélodie instantanée, mais dont il suffit de jeter un oeil aux crédits pour comprendre le puzzle collecté par Fussell, pas moins de sept archives différentes ont été nécessaires pour l’assembler. Levons alors notre verre à la santé du passeur Jake Xerxes Fussell !

Paradise of Bachelors / Differ-ant – 2019

Tracklist:

A1. « The River St. Johns » 3:38
A2. « Michael Was Hearty » 5:28
A3. « Oh Captain » 4:47
A4. « Three Ravens » 2:43
A5. « Jubilee » 3:58
B1. « Winnsboro Cotton Mill Blues » 4:18
B2. « The Rainbow Willow » 7:13
B3. « 16–20 » 4:10
B4. « Drinking of the Wine » 4:44