Vingt ans plus tard, le retour aux affaires glorieux et inespéré de ces nobles artisans de la mélodie et des arpèges siglés jangle pop.


En 2021, le nom de The Connells ne doit plus parler à grand monde… Encore moins en France, où l’unique tube de ce groupe américain, « 74-75 », remonte à 1993. Cette chouette mélodie country folk teintée de nostalgie connut un succès inattendu à travers le monde, grâce à son vidéo clip original, mélangeant photos de classe de lycéens et portraits filmés de ces mêmes élèves 20 ans plus tard (à voir pour les curieux, la version 2015). Grâce à ce tube, le quintet de Caroline du Nord fut propulsé à la tête des charts internationaux, alors que leur cinquième album, Ring, venait de sortir. Succès qu’ils ne parviendront pas à fructifier et retourneront progressivement dans la case de groupe “culte”.

Formé en 1984, les Connells se sont taillés à leurs débuts une solide réputation outre-atlantique sur le circuit des radios College Rock, avec leur jangle pop et arpèges finement ciselée dans le sillage de R.E.M, pour ne citer que les plus fameux représentants du genre à l’époque.

Car la formation emmenée par la fratrie David (basse) et Mike Connell (guitare et songwriter principal) n’avait clairement rien à envier à la bande à Michael Stipe lorsqu’il s’agissait de composer des hymnes rock sensibles. Les deux formations sont clairement au coude à coude lorsque paraît One Simple Word, grandiose réponse du quintet de Raleigh à Green (1989). Les  compositions rock flamboyantes n’y manquent pas « Stone Cold Yesterday », « One Simple World », « Set The Stage », habitées par la voix doucereuse et exceptionnelle de Doug McMillan. Trois albums seront particulièrement touchés par la grâce, One Simple Word (1990) donc, Boylan Heights (1987) et Ring (1993), l’album du carton planétaire, qui possède aussi ses grands moments, et une production plus musclée. 

Alors pourquoi les Connells sont restés dans l’ombre, du moins en Europe ? Probablement pour leur image un brin trop classique (un nom de groupe familial, pas très original il faut le concéder et puis Mike Connell, discret leader, pourrait être le sosie de Bonehead, pour situer le charisme…), ou peut-être ce choix de ne pas avoir concédé leurs guitares électriques pour une mandoline façon “Losing My Religion”… La vérité, ces modestes artisans privilégiaient le fond sur la forme. La preuve, trente ans plus tard, leurs chansons tournent toujours sur notre playlist. 

Après 20 ans de silence discographique, le retour aux affaires des vétérans possède forcément le goût d’une madeleine de Proust, d’autant que les recettes n’ont pas changé. Steadman’s Wake est leur neuvième album studio,  leur premier en plus de 20 ans.  A la vérité, les vétérans originaires de Raleigh ne se sont jamais officiellement séparés et ont continué de donner des concerts épisodiquement. Et puis récemment, les retrouvailles se sont faites plus fréquentes, le plaisir renouvelé d’être sur scène et l’accueil d’un public fidèle les a remis en selle. 

Co-produit par John Plymale (Meat Puppets, Superchunk) et le vieux routier Mitch Easter (R.E.M, Moose, leader de Let’s Active…), Steadman’s Wake contient huit compositions inédites, trois autres datent du précédent album Old-School Dropouts sorti en 2001 (!!!), qui était une collection de démos enregistrées sur DAT. On pourrait penser que c’est peu après une si longue absence, l’histoire semble pourtant s’être arrêté hier à l’écoute de ce neuvième opus. Certes, les désormais sexagénaires se sont un peu affaissés des épaules, comme tout le monde, les tempes se sont grisées mais pour le reste, la flamme et le talent sont bel et bien toujours là.

« Really Great » s’impose comme le titre idéal d’ouverture pour signifier ce glorieux retour aux affaires : une mélodie vaillante et enjouée, le grain saturé des amplis bien remonté, tout ça sent bon l’hymne électrique. L’évidence s’impose écoute après écoute : cette collection de compositions de facture classique nous accroche d’une manière déconcertante, coule de source, on ne s’y attend pas à la première écoute, puis on devient accroc.

 Les textes introspectifs touchent dans le mille, suffisamment pour avoir envie d’en savoir un peu plus, d’ouvrir le livret et connaître ces histoires: « Hello Walter », merveille intimiste sur les affects du temps et la résilience. ou encore Steadman’s Wake, critique en bonne et due forme sur l’épisode des pro-Trump qui ont pris d’assault le capitole, bref sur la bêtise humaine. Derrière le micro Doug McMillian, a ce talent inimitable de rendre une mélodie naturelle, et de nous la chanter en toute intimité au creux de l’oreille (l’aérien Sung For Duncan, Stars avec son solo de trompette solennel, ou le relevé « Universal Glue ») « Burial Heart », chantée par Mike Connell, ne dépareille quant à lui pas avec sa subtile mélodie arpégée. Il faut aussi souligner le travail épatant de Steve Potak (piano, orgue Hammond et Mellotron), discret paysagiste derrière les guitares de la fratrie, mais d’une subtilité indispensable.

Enfin, le lifting 2021 réservé aux trois anciens titres – « Rusted Fields », « Gladiator Heart »  et « Hello Walter » – est une belle occasion de leur redonner une chance d’être partagé. Le dernier titre en particulier en tire particulièrement profit, à l’origine le plus faible des trois réenregistré, connaît une superbe seconde vie, une embellie inespéré. A titre personnel, on aimait justement Old-School Dropouts pour son côté Lo-Fi conférant aux chansons une rugosité qui faisait un peu défaut aux derniers albums studios, bien produits mais sans vraiment d’aspérité. Tout cela pour dire que « Rusted Fields » et « Gladiator Heart » étaient déjà des chansons mémorables et que le temps n’a pas altéré notre jugement, bien au contraire.

Seul regret aujourd’hui, les Connells ne reviendront probablement pas donner de concert sur le vieux continent. Il reste leurs chansons, faites pour durer, très longtemps, jusqu’à la fin du voyage. On est prêt à mettre notre main au feu.

2021

The Connells Official Website / Facebook / Instagram / Twitter / Spotify / Bandcamp / YouTube

TRACKLIST:

1. Really Great
2. Fading In (Hardy)
3. Steadman’s Wake
4. Rusted Fields
5. Song For Duncan
6. Gladiator Heart
7. Burial Art
8. Universal Glue
9. Stars
10. Hello Walter
11. Helium