Trois ans après la folk onirique captivante de Lonesome Dreams, la formation emmenée par Ben Shneider vient de sortir Strange Trails, second album d’une intensité et d’une ambition décuplée. Rencontre à l’occasion de leur concert parisien donné début juin.


Pinkushion : Votre second album, Strange Trails est paru il y a un mois (ndlr : l’entretien a eu lieu le 1er juin). Comment vous sentez-vous avec un peu de recul maintenant qu’il est sorti ?

Ben Shneider : Très bien. Je suis heureux d’avoir pris le temps de vivre avec les nouvelles chansons et de les développer. Nous avons été capables d’enregistrer selon nos propres termes, sans s’imposer de temps. Nous avons notre propre studio, on peut prendre autant de temps qu’il le faut pour explorer et expérimenter. Ce fut vraiment bénéfique.

Strange Trails est un disque ambitieux et se déroule comme un long récit. L’ensemble se rapproche un peu d’un album concept. Quel était l’idée de départ ?

L’idée de départ était de raconter différentes petites histoires, des fictions étranges. Je voulais qu’elles dégagent l’ambiance de vieilles nouvelles. J’ai donc développé ces différentes histoires et au final il y avait bien plus que quatorze histoires/chansons pour ce disque. Mais celles finalement retenues pour le disque forment un ensemble complet. Des gens me demandent si ces chansons auraient dues être aussi longues, ou si j’aurais due en supprimer. Mais à vrai dire, j’ai fait ce disque parfaitement tel que je le pensais ainsi. Et pour moi, Strange Trails devait inclure toutes ces chansons, restituer l’idée de départ.

C’est aussi un disque plus sombre que son prédécesseur, Lonesome Dreams.

Ces deux dernières années, j’ai eu l’occasion de me confronter à certains des aspects les plus sombres de la vie. Pas sur le plan malsain, mais plutôt occasionnellement, lorsque votre vie se rapproche du vide, dans différentes situations. Et c’est ce dont parle l’album, faire face à ces situations, être honnête là-dessus, et ne pas en avoir peur.


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Il y a différents personnages dans ce disque, certains reviennent même dans d’autres chansons.

Oui il y a une poignée de personnages. J’aime écrire à la première personne et me mettre dans la peau de différentes personnes. L’un d’entre eux est une femme, d’autres sont plus jeunes ou plus vieux. D’autres réapparaissent, ou reviennent comme vous le dites. Heureusement, j’ai fait en sorte que les gens puissent les distinguer à travers les histoires et comment elles se chevauchent.

Quelque chose m’intrigue dans le livret. Que signifient ces noms que vous avez rajoutez après les titres des chansons ?

J’avais en tête de proposer différents interprètes pour chaque chanson. Ce ne sont pas nécessairement les noms des personnages des histoires, mais plutôt les songwriters fictifs des chansons. C’est moi bien sûr qui a écrit toutes les chansons de l’album, mais ce sont les personnages dans lesquels je me projetais quand je les écrivais.

Pourquoi alors ne pas avoir inclus les paroles des chansons dans le livret ?

Bonne question. D’abord parce que je savais que ce serait facile de les trouver sur internet. Ensuite, parce que ça revenait moins cher (rire). J’en ai glissé des bribes dans le livret, mais je voulais quelque chose de plus visuel. Par ailleurs, je trouve toujours intéressant de voir comment les gens interprètent les paroles. Avec Lonesome Dreams, j’ai commencé à comprendre que certaines personnes lisaient différemment certaines phrases que j’avais écrites. Parfois c’est intéressant, et c’est même meilleur que ce que je pensais.

Ce doit être à la fois curieux et excitant pour vous de voir comment en Europe le public réagit à vos chansons.

C’est intéressant. Au fond, les fans de musique sont les même partout, et c’est une bonne chose. Les gens aiment la musique pour les même raisons. Peut-être qu’en dépit du fait que les différences ou références culturelles se perdent, je sens que nos fans dans le monde partagent les mêmes sentiments que ceux des Etats-Unis. Ce qui est très encourageant pour moi. Et puis on aime voyager, découvrir de nouveaux endroits.

Il y a aussi sur Strange Trails de fortes et différentes références à votre culture americana. Par exemple le storytelling ou l’intrusion de guitares rockabilly.

Le storytelling est un moyen artistique de raconter des histoires de manière courte. Je trouve très intéressant et utile d’exploiter dessus des éléments avec lequel les gens peuvent s’identifier immédiatement. Si vous ajoutez un son rockabilly, ou un rythme à la Bo Diddley, cela parle directement à des gens. J’aime combiner ces éléments dans une histoire moderne. J’aime aussi le faire pas seulement dans le son mais dans certaines paroles, cela permet d’une certaine manière de colorer la chanson.

Dans ce contexte précis, l’usage du son rockabilly procure un effet de flashback dans le temps.

Tout à fait. Cela transporte dans un certain endroit ou une esthétique particulière. Le rockabilly en particulier reflète une certaine innocence des débuts, une époque excitante. Parfois aussi, elle peut sonner ringarde, mais il y a aussi dedans des choses géniales. C’est certainement une des meilleures musiques jamais inventé. Avec des musiciens comme Charlie Feathers

Bruce Spingsteen a aussi exploité ce son.

C’est là où j’ai trouvé l’idée. Bruce Springsteen l’emploie comme une référence au passé et cela donne à ses chansons plus de poids. Et particulière sur un disque comme Nebraska qui est tellement simple, mais cela dit tellement de choses. C’est très beau.

Il y a cet album très sous-estimé de Springsteen, Tunnel of Love, où il utilise aussi esthétique rockabilly, jusque sur la pochette du disque. Je trouve que votre disque s’en rapproche.

C’est un super compliment, merci. J’adore cet album. La production et le son sont très connotés année 80, ce qui je pense rebute souvent beaucoup de gens. Mais cela fait partie de son charme, et la partie rockabilly est très forte.

Sur Strange Trails, il y a aussi une chanson dont le titre est en français, « La belle fleur sauvage ». Est-ce un hommage à la Nouvelle-Orléans ?

Je ne sais plus d’où ce titre vient au départ. Mais l’idée derrière était de véhiculer l’image d’un vieux conte, la fleur des montagnes symbolisant en quelque sorte une femme. Le côté français lui donnait un aspect romantique. Et encore une fois, utiliser juste le titre en français est un moyen esthétique de raconter l’histoire.

Autre aspect étonnant dans le disque, trois chansons utilisent la même mélodie, la première « Love Like Ghost », puis au milieu le morceau « Meet Me in the Woods » et enfin le dernièr « The Night We Met ».

L’idée était de recréer un film en utilisant de procédé. « The Yawning Grave » et « Way Out There », utilisent aussi la même progression d’accords. Je voulais exploiter la même mélodie de différentes manières. D’une certaine manière, cela facilite l’écoute, et d’autre part, elle donne un élément étrange au disque.

La manière dont vous l’utilisez est assez troublante. D’habitude, quand ce genre de rappel est utilisé sur un disque, les chansons sont titrées en différentes parties. Mais là il n’y a rien de tel. Ce qui procure à l’album un caractère mystérieux.

Certaines personnes le remarque, d’autres non. C’est intéressant de constater comment les gens réagissent. Donner ainsi des fragments stimule l’imagination de l’auditeur. Cela rend le disque plus riche, car il permet de se connecter comme on l’entend. C’est très ouvert comme interprétation. Je ne dis rien, je ne prescris rien. D’une certaine manière c’est sans limite. La musique que j’ai toujours aimée est ainsi. Quand j’étais jeune, j’écoutais les disques sans les pochettes, c’était très bon pour mon imagination : je me demandais qui sont ces gens ? Pourquoi font-ils cette musique ? A quoi ressemblent-ils ? Evidemment, j’aime utiliser des pochettes pour raconter des histoires, mais j’aime aussi laisser un peu d’espace entre les chansons et le visuel.

Vous avez même supervisé le visuel et le livret de l’album. Je crois savoir que vous avez une formation en design, n’est-ce pas ?

Oui, j’ai étudié la peinture et le design, et ce fut mon job pendant quelques temps. Nous avons réalisé pour l’album une BD dont j’ai écrit le scripte avec ma sÅ“ur Caitlin. Son petit-ami (ndlr Tony Wilson) est un super artiste qui a illustré tout ça, et j’ai supervisé l’ensemble. C’était une super expérience. J’essaie de trouver des excuses pour travailler avec ma famille et mes amis (rires). Par exemple, ce sont aussi des amis qui réalisent les vidéos.


Lord Huron


Lord Huron a commencé comme votre projet solo. Vous avez sorti quelques EP tout seul puis au moment du premier le projet a évolué vers un véritable effort de groupe. Est-ce que Lord Huron est toujours un projet solo ?

D’une certaine manière oui, car je continue d’écrire et enregistrer les démos tout seul dans mon coin. Mais les autres membres m’ont apporté bien davantage. Pas seulement parce qu’ils sont meilleurs techniquement, ils ont aussi contribué à apporter différentes prospectives, en aidant à colorer les chansons et les rendre meilleures. Les concerts sont aussi une part importante tellement de ce que nous faisons. Nous tournons énormément, et j’aime la façon dont chacun contribue à rendre les choses différentes.

Les gens peuvent venir au concert et écouter l’album, mais aussi découvrir des nuances. Je veux dire, ce sont les même chansons, mais en plus viscéral, c’est juste une expérience différente. J’aime quand les groupes me surprennent sur scène. Même si j’aime l’album, je peux l’écouter à la maison, je veux quelque chose d’autre en concert. Mais pour vous répondre, oui , Lord Huron est devenu un groupe à part entière.

Vous avez diffusé sur le net une série de petites vidéos pour teaser la sortie de l’album. Avez-vous pour projet de projeter des vidéos pendant le concert ?

J’aimerais beaucoup. Le fait est que nous n’avons pas signé sur une major et nous faisons tout par nous-même. On paye avec notre propre argent pour tout. Lorsque nous venons en Europe, nous faisons des concessions, notamment au niveau du matériel, c’est donc difficile d’installer des projections. Mais de retour aux Etats-Unis, nous allons tourner avec une nouvelle équipe, et avec de superbes light-shows notamment.

Le concert de ce soir est complet quelques longtemps sur Paris. Vous auriez pu jouer ce soir dans une salle plus grande.

Je sais, la scène est étrange (ndlr, le Pop up du label, une petite salle situé dans le 1ée arrondissement parisien, mais le concert fut mémorable). On espère pouvoir revenir en novembre, cette fois dans une salle plus grande. Comme je le disais, c’est compliqué financièrement, mais nous voulons tourner en Europe pour construire une base solide avec notre public. Et cela prend du temps.

Cinq albums et cinq bandes-dessinées, par Ben Shneider :

5 albums :

Bruce SpringsteenNebraska
Hank WilliamsBest Of
RadioheadKid A
Bob DylanBlood on the Tracks
Neil YoungAfter The Goldrush

5 BDs :

Charles BurnsBlack Hole
Charles Burns X’ed OUT
Shawn Phillips + Ed BrubakerThe Fade Out Nameless
Stray BulletsKillers

Lire également notre chronique de Lord Huron, Strange Trails (Pias)