Une voix magnifique, qui prend aux tripes. Ce sont les mots qui viennent à l’esprit, dès l’écoute du premier album de Marlon Williams, belle âme gospel/folk.


Le label Dead Oceans – Ryley Walker, The Tallest Man on Earth, Bill Fay, Destroyer… excusez du peu – est allé chercher ce trésor à l’autre bout du globe. Plus précisément en Nouvelle Zélande, à Lyttleton, petite ville portaire de 2000 âmes. Preuve que Marlon Williams n’est pas fait du même bois que les nouveaux prétendants que l’on voit débarquer chaque semaine. Le jeune homme âgé de 25 ans est d’abord allé à bonne école, au sens propre comme au figuré : un environnement familiale propice (un père musicien, une mère peintre), un apprentissage dans la chorale de son école, puis dans un choeur gospel qui le fera voyager à travers l’Europe. Il s’affirme ensuite sur quelques albums country/folk avec son groupe ou en duo, jusqu’à l’inévitable envol en solo voilà deux ans. Car Marlon Williams a du talent à revendre pour dix. Son premier album éponyme, sorti l’année dernière aux antipodes, a récolté de nombreux prix, amplement mérités. Il s’y exhale un parfum americana seventies, dont la singularité repose sur la fraîcheur et l’assurance du bellâtre kiwi. Certains penseront sur le fantomatique single « Dark Child » au Canadien Timber Timbre, tandis que l’aisance vocale tend vers la grâce de la famille Buckley, ou encore Townes Van Zandt dans ses parenthèses les plus intimistes. Mais trêve de bavardages, il est temps aujourd’hui d’accueillir Marlon Williams à bras ouvert sur notre bon vieux continent. Rencontre avec un jeune homme promis à un bel avenir.

Pinkushion : Vous êtes originaire de Nouvelle-Zélande où, contrairement à ici en France, vous n’êtes pas un inconnu. Vous avez déjà gagné quelques prix avec votre premier album, déjà paru là-bas.

Marlon Williams : Oui. il est certain que beaucoup de choses se sont passées pour moi l’année dernière. J’ai gagné un Music Awards l’année dernière, qui est un prix qui récompense des artistes plutôt mainstream (“grand public”), alors que je ne m’attendais pas à cela. D’un côté, cette situation est assez ironique, car je n’ai pas non plus beaucoup passé de temps en Nouvelle-Zélande à cette période : j’ai beaucoup voyagé au Canada, aux Etats-Unis et en Australie, où je vis désormais. A vrai dire, je n’ai jamais passé de temps aussi loin de mon île natale que l’année dernière. Mais il était temps pour moi de partir.

En France, nous savons finalement peu de choses sur la scène musicale de la Nouvelle Zélande, ormis les Crowded House qui ont fait quelques tubes dans les années 80. Mais les amateurs de musique indépendante connaissent bien sûr le label… (ndlr : il me coupe)

… Flying Nun ?

Absolument. J’imagine que Flyng Nun est toujours un label incontournable pour un jeune musicien né-zélandais. On constate que de plus en plus d’artistes australiens et néo-zélandais s’exportent et viennent même jouer sur le vieux continent. Je pense notamment à Aldous Harding, qui chante en duo sur votre album.

Nous sommes de la même ville, Lyttleton. On se connaît depuis l’âge de 16 ou 17 ans. Elle est incontestablement une des figures de cette nouvelle scène folk néo-zélandaise. Elle a co-produit l’album et chante sur la plupart des morceaux. On va certainement collaborer ensemble dans le futur. C’est excitant ce qui se passe actuellement en Nouvelle-Zélande, car nous sommes tellement loin, nous en avons longtemps pâtit sur le plan artistique. Mais aujourd’hui des artistes commencent à se faire un nom aux Etats-Unis et en Europe, comme par exemple Streets of Laredo. J’en suis très fière, même si je vis désormais à Melbourne, où la scène fait aussi beaucoup parler d’elle, Courtney Barnett et des groupes Blank Realm. Mais oui, la scène est très influencée par le label Flying Nun, des groupes comme The Bats The Clean sont un modèle aussi bien d’éthique qu’artistique.

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Peut-on revenir sur votre parcours ? Comment tout à commencé pour vous ?

Mon père était un chanteur, mais plutôt d’un style différent que le mien. Il chantait dans un groupe punk / new wave des années 80. Il me faisait toujours écouter plein de musique à la maison. J’ai donc été exposé très jeune à plein de genres musicaux différents, de Joy Division à David Bowie en passant par la musique country. Ma mère était peintre, ce qui fait que j’ai baigné dans un environnement artistique. J’ai ensuite commencé à chanter à l’âge de 9 ans dans une chorale à l’école. J’ai tout de suite adoré ça. Au bout de quatre mois, j’avais décidé que je ferai de la musique jusqu’à la fin de mes jours (rires). A l’école, on faisait des reprises des Beatles, et puis j’ai rejoint le choeur de la cathédrale de ChristChurch, et j’ai alors commencé à envisager le chant plus sérieusement.

Vers 14 / 15 ans, j’ai commencé à écouter de plus en plus de musique country, des artistes comme The Band, Gram Parsons, George Jones, Hank Williams, Townes Van Zandt, Neil Young… Leur musique m’était devenue tellement familière qu’elle m’a donné envie de commencer à composer à mon tour. J’ai formé en 2005 un groupe country rock avec des membres de ma chorale, The Unfaithful Ways, qui a duré quelques années, on a enregistré un album dans la veine des Jayhawks. Ensuite, j’ai enregistré des albums en duo avec Delaney Davidson un chanteur country originaire tout comme moi de Lyttleton. Il est la définition même du troubadour, il ne s’arrête jamais de tourner, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe… Les trois albums que nous avons enregistré ensemble ont eu pas mal de succès. Parallèlement, quand mon groupe Unfaithful Ways s’est séparé en 2011, j’ai déménagé à Melbourne en Australie. C’est à ce moment là que j’ai envisagé une carrière solo, et voilà où j’en suis.

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Vous mentionniez tous ces groupes des années 70 comme influences. Je trouve que l’album est très imprégné par ce son folk-rock americana. Le choix même de proposer seulement neuf chansons, s’inscrit aussi dans l’esprit d’un disque vinyle.

Certainement, je voulais faire un disque au contenu très délibéré. Je ne veux pas dire par là un album concept, mais quelque chose de complet. Je suppose que privilégier ce format est certainement dû à ma sensibilité pour la musique folk, cela faisait sens. A la fin de l’enregistrement, j’avais encore quelques chansons en stock, mais je me suis dit que “neuf” serait le numéro magique. (rires)

Il y a aussi deux reprises sur l’album plus une chansons traditionnelle réarrangée, donc vous avez composé six chansons.

En fait, j’ai seulement composé cinq chansons. La chanson « Dark Child » a été écrite par un vieil ami, Tim Moore. « Silent Passage », est une reprise de Bob Carpenter qui date de 1975. « I’m Lost Without You » est du chanteur R’n’B des années 60 Billy Fury. Enfin, « When I Was a Young Girl » est un traditionnel que j’ai réarrangé.

Etes-vous du genre prolifique ou bien est-ce l’opposé ?

C’est plutôt l’opposé. Il fut un temps où j’écrivais beaucoup à l’école. Je tourne beaucoup pour promouvoir l’album et j’ai du mal à me couper pour écrire sur la route. Cela prend beaucoup de temps pour moi de s’asseoir chez moi et me donner l’opportunité d’écrire.

Vous voulez dire par là que l’écriture est un processus douloureux pour vous ?

Oui… je dirais ça. J’ai écrit quelques bribes de paroles ou de mélodies, mais je dois trouver l’autre partie. C’est cela veut dire qu’on est plongé au milieu d’une situation, comment naviguer avec les mots. C’est bien plus spontané pour moi d’écrire sur quelqu’un d’autre que moi, une expérience impersonnelle, de sorte que la chanson ne m’appartienne pas. Cette méthode me convient mieux.

J’ai lu quelque part que vous estimiez qu’une chanson est un personnage.

Je dirai que chaque chanson est l’ombre d’un personnage. Vous devez faire attention à ne pas peindre le tableau entiièrement, car sinon l’auditeur n’a rien à faire. Il faut laisser un peu d’espace pour l’imagination ou décider des choses par soi-même sur le sens de la chanson, ect. Etablir une connection entre la chanson et l’auditeur.

Pouvez-vous commenter le reste des chansons de l’album ?

« Hello Miss Lonesome ». Une chanson sur incarner le sentiment d’un personnage, un thème très classique dans la musique country. Pour être plus précis, c’est une chanson sur la solitude, la vérité qui touche tout le monde, peu importe combien d’argent vous gagnez… On ne peut pas faire une chanson country plus classique.

« After All », c’est une chanson de musicien, assez cynique en fait. C’est sur le fait d’être un imbécile heureux et sur sa façon de l’utiliser pour séduire quelqu’un. Le refrain dit “Et quand je reviens à la maison, dis-moi quand j’ai échoué, quand j’ai tout foutu en l’air. Ils ne savent pas que tu m’aimes vraiment.” ça sonne doux, mais ce n’est pas une chanson très gentille en fait.

« Dark Child » parle d’apparence, du problème de communication entre les générations, et le fait de ne pas comprendre les envies et les croyances de ses enfants. Les paroles s’inspirent de la propre expérience de Tom, d’un ami a lui qui est décédé. Tom n’a pas aimé la manière dont les parents ont traité son ami lors de ses funerails. Il y a eu une cérémonie très chrétienne, alors qu’il ne l’était pas. Ce thème sur l’incompréhension des parents, on le retrouve aussi sur une chanson comme « She’s Leaving Home » des Beatles. La tragédie de l’histoire est que malgré l’amour, les parents continuent à faire des erreurs, car il y a toujours cette impossibilité de communiquer.

« Lonely Side Of Her ». Probablement la plus personnelle de l’album. Une chanson d’amour, mais sur quelqu’un qui sort pour se saouler. Il sort évidement pour fuir la solitude. Quand vous écrivez une chanson sur quelqu’un, il faut faire attention aux idées que l’on véhicule et comment on les traite. Car on a tendance à simplifier, mais tout est loin d’être noir et blanc dans la vie. Elle décrit certainement encore une situation trop simplifiée, les paroles sonnent plutôt désagréables. Personne n’est vraiment à l’abris du froid, comme on dit. Moralité, si vous trouvez quelqu’un avec qui traîner, tout ira bien. La fin est un peu mièvre, j’en conviens.

« Strange Things ». Incontestablement une chanson qui incarne un personnage. L’histoire d’un homme dont la femme meurt, son chagrin ne le quitte pas et il en devient fou. Je l’ait écrite après avoir lu une nouvelle d’Edgar Allan Poe. Et c’est donc la chanson la moins personnelle sur l’album. Les premières lignes disent “J’ai perdu ma femme en 1989”, or, je ne suis pas né avant 1990, c’est intentionnel (rire). Ce n’est donc en aucun cas mon expérience personnelle.

« When I Was A Young Girl ». Un titre inspiré d’une vieille balade cowboy qui s’appelle “The Streets of Laredo”, qui doit remonter au début du XIXe siècle. Elle parle d’une femme qui évoque son enfance et la fin de sa jeunesse. La chanson sous-entend qu’elle va mourir. J’étais très excité à l’idée de m’approprier ce personnage, et transmettre une gravité propre. Même si je ne suis pas une jeune fille. C’est un peu le plus grand défi d’un chanteur que d’incarner un personnage de sexe opposé.

« Everyone’s Got Something To Say ». La dernière chanson que j’ai écrit pour l’album. Je l’ai vite écrite et enregistré lors de la dernière nuit de l’enregistrement de l’album. Elle reflète mon état d’esprit durant cette période. J’étais alors très fatigué par les sessions, et j’ai essayé de le retranscrire dans mes paroles. C’est marrant car si vous lisez juste le titre du morceau, vous penseriez que c’est une protest song sur l’égalité ou quelque chose dans le genre. Mais en fait c’est tout l’opposé. J’aimais l’idée de terminer l’album calmement, et non de manière trop abrupt comme c’est souvent le cas.

Marlon Williams, S/T (Dead Oceans/Pias)

En concert le 14 avril au Pop Up du Label, Paris, puis le 15 avril au Printemps de Bourges