Retour aux fondamentaux folk intimiste pour ce 13e opus du songwriter vétéran du label Secretly Canadian. 


Avec une traditionnelle régularité bisannuelle depuis 2006 (la cadence était même annuelle auparavant), le songwriter originaire de Seattle Damien Jurado livre son nouvel album. Et toujours point de lassitude à la réception de ce 13e opus. Car l’homme est fait d’un bois rare, une valeur sûre du paysage rock indépendant US au même titre qu’un Bill Callahan ou Will Oldham. Sa popularité s’est même considérablement élargie ces dix dernières années, grâce à sa formidable collaboration avec le prodigieux multi-instrumentiste Richard Swift (The Shins, Dan Auerbach, Foxygen…), signant quatre albums quasi parfaits (Saint Bartlett en 2010, puis sa trilogie entamée en 2012 avec le grandiose Maraqopa et clôturée par le double album Vision of Us on the Land en 2016. Pourquoi rompre alors une association si fructueuse ? Il est clair qu’avec le très (trop?) dense Vision of Us on the Land, la paire était arrivée au bout d’un cycle. Au risque de se répéter, il était temps pour Jurado de reprendre sa liberté, liberté qu’il a toujours prise sur chacun de ses album solo avant sa rencontre avec Swift.

The Horizon Just Laughed est selon les mots de son auteur un disque d’au revoir

Ainsi, The Horizon Just Laughed  prend le contre-pied de son prédécesseur. Les couches de réverbe, les thèmes un brin mystiques et les instrumentations psychédéliques de Swift ont été balayées. Voilà à contrario une oeuvre intimiste à l’épure élégante, guidé par quelques accords de guitare sèche (ce balancement du pouce sur les cordes, très caractéristique des rythmiques de Jurado est un enchantement à lui seul), d’un piano, B3 ou Wurlitzer, soigné en arrière-plan par des arrangements de cordes – la superbe ouverture « Allocate » donne à l’auditeur le La de ce qui va suivre. Autoproduit par Jurado et entouré d’une toute nouvelle équipe de musiciens, The Horizon Just Laughed est selon les propres mots de son auteur un disque d’au revoir, le musicien ayant récemment déménagé en Californie, s’éloignant de son ex femme et de ses enfants (l’album est dédié à ses garçons).

Nostalgique, forcément mélancolique, le chanteur adresse des lettres d’au revoir à des personnalités qu’il admire telles que feu le romancier Thomas Wolfe, l’acteur Marvin Kaplan, l’orchestrateur Percy Faith, le dessinateur Charles Schultz – la plupart des chansons en question portent d’ailleurs leurs noms –  lorsque ce ne sont pas des personnages fictifs ou proches de son entourage. Son timbre de voix feutré, assez proche de John Martyn, donne l’impression qu’il peut chanter n’importe quoi, le résultat sonnera toujours divin. Deux nouvelles pierres importantes sont ajoutées  à son déjà imposant panthéon discographique : le bouleversant “Over Rainbows and Rainier” (un de ses textes les plus personnel à ce jour) et “The Last Great Washington State”, dont la seconde partie sublime ne touche littéralement plus le sol. Quelques jolies variations tout de même à cette esthétique  d’ensemble :  l’exotique Marvin Kaplan, aux percussions rétro cubaines, puis vers la fin du voyage “Florence – Jean” enjolivé d’une section de cuivres, enfin  “Random Fearless”, au relent blues, mais pas trop non plus.

Certainement moins dépressif que du temps du ténébreux Where Shall You Take Me (2003), le songwriter passé 20 ans de carrière semble désormais avoir atteint dans son écriture, non pas une plénitude, mais se permet le luxe d’un certain recul, en observateur lucide du temps inaltérable qui s’écoule autour de nous et des ironies du destin que nous jouent celui-ci. L’inspiration de Damien Jurado n’est pas prête de se tarir, nos boites de kleenex non plus.

Secretly Canadian / Pias – 2018

http://damienjurado.com

Tracklist :

  1. Allocate
  2. Dear Thomas Wolfe
  3. Percy Faith
  4. Over Rainbows and Rainier
  5. The Last Great Washington State
  6. Cindy Lee
  7. 1973
  8. Marvin Kaplan
  9. Lou-Jean
  10. Florence-Jean
  11. Random Fearless