Onze années auront finalement été nécessaires pour que Portishead vienne à bout de ses doutes et tende à son époque un miroir brisé dans lequel elle puisse se regarder du coin de l’oreille.


Battements syncopés, sonars, sirènes, taules synthétiques froissées, cornes de brume, alarmes, électricité intermittente, sonorités itératives, instruments étouffés, bourdonnements d’hélicoptère, déflagrations. Et encore : peur diffuse, menace soudaine, tension latente, rage rentrée, calme inquiétant, brisures subites, danger envahissant, angoisse sourde, effroi réverbéré. Le troisième album de Portishead revêt les couleurs sombres d’une époque perturbée et chancelante, vouée au pire, mais semble-t-il toujours capable de se rattraper aux solides branches d’un destin qui ne se conjugue plus au futur, tout juste au présent. D’emblée, à la première écoute, cette propension à restituer de manière purement sonore un état du monde parfaitement synchrone avec le nôtre impressionne, et rassure. Onze ans après son second album éponyme, le groupe de Bristol n’a eu que faire de perpétuer le trip-hop qui l’a rendu célèbre au milieu des années 90 ou de marcher dans ses propres traces pour en dépoussiérer soigneusement les contours. Si l’écueil de la redite ne saurait être apposé sur ce nouveau disque, toute la difficulté pour Portishead aura été toutefois pendant ces longues années de réflexions, tentatives et renoncements, moins de renouveler de fond en comble les bases de sa singulière musique que de lui trouver une forme actuelle légitime, qui puisse témoigner d’une indéfectible acuité et imposer sa nécessité à ses contemporains. Alors que bon nombre d’albums de rock semblent empiler les morceaux selon le principe juteux d’une mécanique compulsive, volontiers rétrograde et faisant rapidement montre de son inanité, Third déroule au fil de ses onze titres une logique implacable qui se charge de sens à mesure qu’elle dévoile la complexité de ses rouages.

On ne louera cependant pas ici Portishead pour avoir eu juste le courage de prendre à bras le corps les vicissitudes d’aujourd’hui, là où tant d’autres groupes cultivent un pré carré qui déborde trop rarement la surface étroite de leur nombril. L’affaire est plus profonde. Celui qui voudra prendre des nouvelles d’un réel douloureux plus vrai que nature, chanté à l’aune d’une morale du c’était-mieux-avant, risque fort de repartir bredouille. Portishead fait peu allégeance au triomphe de la chronique, tranches de vie que l’on croirait trempées dans le café du quotidien. Il sait trop que pour nous rendre le monde durablement, il faut moins en saisir les évidences entendues par tous que ce qui se dérobe. Mariant dans un même geste musical proximité et étrangeté, Portishead laisse entendre le tumulte d’un univers incertain, en décomposition, qui nous échappe et nous regarde à la fois. Si loin si proche. Plusieurs morceaux revêtent d’ailleurs un caractère fantomatique, dont notamment la chanson d’un autre temps (mais lequel ?) “Deep Water”, jouée dans un dépouillement le plus complet à l’ukulélé et qui voit le chant presque enfantin de Beth Gibbons bordé par un choeur masculin évoquant subrepticement un Golden Gate Quartet robotisé. A travers ce curieux déplacement de contexte peut se lire la volonté du groupe d’élaborer une oeuvre au statut musical indécidable, par moments flottant et à d’autres complètement enraciné dans un genre bien précis (notamment le krautrock des allemands de Can, auxquels on pense beaucoup), une façon de procéder qui n’est d’ailleurs pas sans renvoyer à la perte de repères et l’absence de perspectives clairement déterminées de l’époque.

Dès Dummy (1994), la musique de Portishead est apparue comme un formidable condensé d’influences (qui vont des beats et scratches du hip-hop aux musiques de film de John Barry ou Ennio Morricone, en passant par The jazz Messangers et le rock dépressif du Velvet Undergroud), fondues dans des ambiances sophistiquées et crépusculaires. Un blues moins strictement post-moderne que post-maniériste, où les citations parfaitement digérées se trouvent intégrées à une nouvelle esthétique, raffinée et composite, au point d’en être presque imperceptibles. L’expérience des platines et le goût prononcé pour les expérimentations sonores de Geoff Barrow et Adrian Utley ne sont bien sûr pas étrangers à cette capacité d’assimilation du groupe, préoccupé depuis ses origines par la question de la mémoire – comment l’honorer, l’entretenir, la mettre en sons, mais aussi savoir la perdre pour s’accomplir. Une démarche qui n’est pas au final sans générer une certaine morbidité. Fouiller dans le passé pour en extraire des trésors, n’est-ce pas dès lors prendre le risque de faire remonter à la surface des ombres et des présences défuntes, susceptibles de venir par contagion inquiéter la profondeur de champ des compositions ? Third accomplit de ce point vue un pas supplémentaire, jusqu’au vertige, voire la monstruosité. A l’image du fulgurant “We Carry On”, hanté par le jeu de guitare électrique d’Adrian Utley. Introduit par une rythmique tribale et arcbouté sur une constante référence aux sonorités abrasives et métalliques du rock industriel, cet intense morceau de bravoure défigure la musique passée du groupe en même temps qu’il fait remonter des limbes une terreur palpable et muter le son de Portishead vers une forme rocailleuse, tranchante et neuve.

L’écoute, rendue parfois presque inconfortable, de morceaux riches en aspérités et saillies fait toucher avec les oreilles un monde proche du chaos, innervé par des durées incertaines (rupture brusque de “Silence” ou finale prolongé de “Small”) et des flux sonores enchâssés les uns dans les autres, ouverts à l’imprévu. Comme si en leur fond pouvait surgir quelque démon mal gardé. Comme si, plus encore, régnait un arrière-goût de cadavres, ceux des guerres inutiles, qu’elles soient historiques ou surtout intimes. Car si Portishead donne à entendre le monde dans lequel on vit, ce n’est certainement pas sur le mode du discours ravageur et enragé, bien plutôt à l’aune d’une inquiétude chevillée au corps et à des sentiments particuliers. La voix de Beth Gibbons incarne d’ailleurs cette frontalité des sentiments, ce rapport de proximité et d’éloignement évoqué plus haut, cette injonction du vivant au coeur du synthétique (sur “The Rip” les deux se fondent en une nappe aérienne et hypnotique) qui confère à Third sa profonde humanité. A la fin de “Threads”, au bord de la rupture, emportée dans des frémissements passionnés, bientôt couverte par le son panoramique d’une corne de brume, seul moment du disque où elle se déchaîne vraiment, cette voix dit en quelques secondes bouleversantes la tragédie et l’impérieuse volonté de rester en vie, malgré tout. Cette humanité diffuse aussi au travers de choix méticuleux et vibrants d’arrangements de cordes, l’ajout de motifs instrumentaux décalés (le synthé vintage qui achève “Machine Gun” par exemple), le placement opportun d’un instrument (la batterie introductive de “Magic Doors”, le Moog de « The Rip ») qui dénotent une sensibilité de tous les instants, un amour sans bornes de la matière sonore vivante.

Quel que soit l’angle que l’on choisisse pour écouter ce troisième album de Portishead, tous mettent en perspective un édifice musical somptueux et fascinant, farouchement indépendant et inclassable (le trio de Bristol fait définitivement de la Musique là ou d’autres font encore du rock). Une grande oeuvre qui sonne le glas de notre époque à mesure qu’elle compose avec ses vestiges et glorifie sa fragile présence.

Lire également :
– un article sur les trois précédents disques de Portishead
– le compte-rendu de leur concert parisien du 6 mai 2008

– Le site de Portishead
– La page Myspace de Portishead