Désormais loup solitaire, l’ex Weezer livre un disque à la fois bancal et touchant, quelque part entre les traumatisants Third de Big Star et Oar de Skip Pence.


Depuis que nous fréquentons Matt Sharp, notre trublion a toujours eu la bougeotte. A peu près tous les quinquennats, le bonhomme se remet en question et postule pour de nouveaux horizons : d’abord deux albums avec Weezer où il officia en tant que bassiste fondateur de 1990 à 1995 (sur les institutions Blue album et Pinkerton), il quitte ensuite son poste doré pour fonder son propre groupe, The Rentals. Depuis, notre homme a semble-t-il développé un profond rejet pour l’esprit de groupe et nous revient en solo cette année après cinq ans de silence radio.

Après avoir osé se lever contre le diktat de Rivers Cuomo, puis ensuite laissé sur la chaussée ses compagnons de The Rentals, notre instable chroniqueur a donc décidé de prendre son baluchon pour partir dans la petite ville paisible de Leipers Fork dans le Tennessee. Le vacarme de ses expériences précédentes l’a poussé à mettre en sourdine ses obligations rock pour vaquer à une vie provinciale et de plénitude.

Cinq ans après son motus, ce nouveau chapitre en solo prend à rebrousse-poil : Après la power pop fulgurante aux côtés de Weezer, après les délires pop des Rentals sur clavier moog, Matt Sharp s’essaie au spleen de la guitare acoustique. Ses cinq années à l’écart semblent avoir longuement pesé sur le contenu de ce disque, aux antipodes des précédents. Premier indice, le trentenaire nous fixe sur cette pochette d’un regard profond presque émouvant, optant désormais pour un look de baroudeur avec barbe de trois jours et des cheveux longs, loin du premier album des Rentals où rebelle à lunettes et crane rasé étaient plutôt de rigueur.

Simplement accompagné d’une guitare acoustique à la présence fantomatique, ce premier baptême en solo privilégie les ambitions éthérées. Le ton du disque est à la solitude ou plutôt de vide, celle que l’on retrouve sur ses oeuvres crépusculaires du tonneau de Third de Big Star et du plus méconnu Oar de Skip Pence (Moby Grape). Certes, ce disque ne possède pas l’intensité des deux pavés mentionnés ci-dessus, mais Matt Sharp, demeure un personnage attachant, qui possède assez de ressources pour nous tenir en haleine.

Mr Sharp mentionne beaucoup Talk Talk dans ses interviews comme influence prépondérante sur ce disque et il est vrai que l’exploitation du silence s’en rapproche beaucoup. Confectionné avec des progressions d’accords simples et habillé d’arrangements rudimentaires mais ultra-réverbérés (un piano et une lap-steel à la réverbe outrancière, batterie inexistante), Matt Sharp joue la carte du dépouillement. Noyé dans des effets de ralentis, les compositions sont chantées de son grain de voix nonchalant et chaleureux, privilégiant ainsi ses textes. Le baroudeur ne pousse jamais ses vocalises et se cantonne à présenter ses mélodies d’un air nonchalant, mais ses chansons font mouche et marquent les esprits. Dans bien des cas, ce modus operandi parvient à procurer quelques petits frissons, même si certains titres tendent à s’éterniser…

Des moments nostalgiques comme “Goodbye West Coast” tirent leur épingle du jeu, balancés par des effluves amples de bottleneck et autre glissando de pianos. “Watch The Weather Break”, l’une des plus belles compositions de l’album, renoue un instant avec son penchant pop, le soupçon de désillusion en plus. Enfin, “Shadow”, avec sa touche mexicaine digne d’un western de Sam Peckinpah, évoque en retour ces personnages poignants dépassés par les temps modernes et qui se savent voués à l’extinction.

Disque introspectif et lucide, Matt Sharp nous dévoile ici une nouvelle facette de son art, que l’on ne soupçonnait guère. Certainement une parenthèse à sa discographie agitée, mais qui par beaucoup d’aspects reste attachant et digne d’intérêt.

-Le site officiel de Matt Sharp