Rufus Wainwright chanterait des chansons paillardes, nous n’en serions pas moins chamboulés. Car quelque soit la voie choisie, il n’en demeure pas moins l’une des voix les plus exquises que la Terre ait portées.


Rufus Wainwright nous avais laissés, en 2005, sur le copieux diptyque Want One & Two. Il avait surtout laissé planer la menace que ce serait sa dernière oeuvre pop si le succès commercial se refusait toujours à lui. Fort heureusement pour nous (et malheureusement pour l’opéra auquel il avait envisagé de se consacrer), les oreilles des auditeurs et surtout des programmateurs de radios ne sont pas restées sourdes aux luminescentes « The One You Love », « Gay Messiah » et autre « Movies Of Myself ». C’est donc avec Release The Stars que le crooner au regard de velours revient aujourd’hui.

Release The Stars s’ouvre dans une grandiloquence dont il devient coutumier, car « Do I Disappoint You », premier titre du disque, n’est pas exactement une petite sucrerie. C’est même tout le contraire, un gros gâteau plein de crème, assez rapidement écoeurant. Les ouvertures ratées d’album, Rufus avait déjà éprouvé cela sur Want Two qui, on se souvient, démarrait sur sa version diluvienne de l' »Agnus Dei ». Et de la même manière, le deuxième titre est une merveille. « Going To A Town » et son piano léger répond parfaitement aux guitares saccadées et électriques de la formidable « The One You Love ». Comme quoi, la divine voix du chanteur n’est jamais aussi bien servie que lorsqu’elle semble enregistrée dans de la ouate alors qu’elle devient presque emphatique sur des productions plus ampoulées.

L’incontestable talent d’auteur compositeur de Rufus Wainwright fait encore mouche ici à plusieurs reprises. Sachant varier les plaisirs, alliant mélodies altières et petites pop songs simples et directes, il manie comme personne l’équilibre entre romantisme amoureux (« Sanssouci », sa mandoline et sa flûte) et irrévérence totale (« Between My Legs », ouvertement sexuelle) sans que cela ne perturbe en rien la cohésion de l’ensemble. On sait le bonhomme pétri d’humour (en atteste une fois encore les photos du livret qui le montrent déguisé en tyrolien), on l’aime aussi enfantin quand il rend un vibrant hommage à sa mère au dos de l’album. Néanmoins, pour chipoter, on apprécierait parfois des arrangements un brin plus sobres. Mais cet irréductible fan de Judy Garland (dont il recréa récemment un show dans son intégralité, accompagné de sa mère et de son incroyable petite soeur, la lionne Martha) fait fi des conventions et des bienséances en matière de composition et de production. En bon enfant gâté, il ne se refuse aucun caprice, s’offre tous les jouets à sa portée, qu’il s’agisse d’une trompette amusante ou des services des immenses Neil Tennant (Pet Shop Boys) ou Richard Thompson entre autres nombreux invités.

En cela, un album de Rufus Wainwright peut être abordé de différentes manières. Soit on l’écoute dans son ensemble, d’une traite et en boucle comme ses inoxydables deux premiers efforts, l’album éponyme et Poses (1998 et 2001, tous deux chez Dreamworks), soit on les appréhende comme des distributeurs de petits plaisirs, ouverts en libre service 24h/24. De plus en plus, l’insatiable gamin se fait artisan d’émotions, livreur de sentiments, créateur d’états d’âmes. Certes Release The Stars penche plus vers l’emphase que vers l’épure, mais passée une première impression de trop plein, on se prend à fondre littéralement aux pizzicati de « Tulsa », au piano soyeux de « Not Ready To Love », à la gravité de « Leaving For Paris N°2 » ou aux éclats 50’s en droite lignée des comédies musicales de Broadway de la chanson « Release The Stars ».

Release The Stars ne révolutionne donc pas le monde luxuriant de Rufus Wainwright. On a déjà entendu tout cela chez lui, mais on se prend une fois de plus au jeu avec délectation. Son charme fonctionne encore à plein régime, qu’il se fasse chaton ou montreur d’ours, qu’il soit mélancolique ou exubérant. Cet amoureux perpétuel, passé par les pires outrages (notamment stupéfiants), n’en finit pas de ressusciter. Il doit être fatigant à vivre, mais en tant qu’artiste, Rufus Wainwright est une diva, un homme passionnant, une tornade. Et tant pis pour l’opéra qui risque encore d’attendre longtemps les services de ce créateur de grand talent. Et, c’est désormais une certitude, de renom.

– Le site de Rufus Wainwright.

– Son myspace