La Californie n’est pas seulement la patrie du soleil, de la frime et de l’artificialité. On s’y ennuie aussi. La preuve par neuf avec ce premier album de Seventeen Evergreen.


Le titre du premier album de Seventeen Evergreen nous gratifie d’une boutade teintée d’idées noires : «la vie m’embarrasse sur la planète Terre». Telle pourrait être l’épitaphe de tout aspirant au suicide : drôle d’entrée en matière pour le premier album de ces Californiens d’adoption que sont Caleb Pate et Nephi Evans. En lieu et place de la fascination morbide pour les pensées suicidaires, on découvre très vite un flegme racé et un humour noir du plus bel effet. Preuve, sans doute, que le titre a été inspiré par leur vision bancale de la Californie, si éloignée des clichés dorés à l’autobronzant que véhicule ce petit coin de Pacifique. Comme l’expliquent avec une sincérité mêlée d’autodérision les fondateurs du groupe sur leur site officiel : leur maison en Californie est «prise en sandwich entre une résidence de retraités malentendants et un immeuble dédié aux réunions des Alcooliques Anonymes». Difficile, dans ces conditions, de ne pas être un tant soit peu atteint par la détresse humaine qui transpire de ces murs. Plutôt que l’abattement définitif, Caleb et Nephi ont pris le parti d’un recul libératoire, voire d’une évasion salutaire vers d’autres contrées, fussent-elles oniriques. Comme en témoigne leur pochette – mini saynète faisant intervenir des figurines en plastique sur un décor naïf de campagne en périphérie urbaine – Seventeen Evergreen sait échapper à toute forme d’embarras par un recours opportun à des univers parallèles.

«Music is the wine to fill my cup of silence» : vision sublimée de l’ennui et premières paroles de l’album, Caleb nous introduit avec classe dans son univers ; à nous de juger à quel point il est embarrassant. Il pose sa voix grave et traînante de crooner qui s’ignore sur une musique veloutée, quoiqu’enjouée. La section rythmique, qui n’est pas en reste, doublée de choeurs en forme d’ondulations vocales y sont sans doute pour beaucoup. On pense immédiatement à l’album tardif de Echo & the Bunnymen suite à la reformation du groupe – et qui s’appelait, tiens tiens, Evergreen : même nonchalance assumée, même pop langoureuse. Seventeen Evergreen marque indéniablement des points. Avec “Constellation”, l’atmosphère se fait insensiblement plus pesante : la composition matérialise un univers plus claustrophobique, éclairé par instants par les notes choisies d’un clavier presque solaire. «Your constellation lies there out there somewhere ; that’s where I wanna be» : le ciel étoilé, vaporeux de la pochette américaine, est donc un échappatoire possible à la morosité du quotidien. Avec un début acoustique, “Sazerac” dévoile, après l’effacement progressif du chanteur, une composition onirique instrumentale, dont seul The Album Leaf avait le secret, pensait-on. Un thème, joué sur les touches les plus aigües du piano, se répète à l’infini. Les nappes de clavier, et les guitares aux accents plaintifs se relaient au chevet de ce thème fébrile.

Inutile, cependant, d’estampiller Seventeen Evergreen groupe atmosphérique comme ses illustres cousins. A en juger la prétention pop un peu neuneu de certains refrains (“Lunar One”) qui cohabite sans rougir avec la dimension résolument expérimentale d’autres (“Ensoniq”, “Andromedan Dream of an Octaroon”), la tâche d’identification qui incombe au chroniqueur s’avère plus difficile qu’il n’y paraît. Manque de mâturité ? Identité encore en construction ? Seventeen Evergreen papillonne, et le résultat, quoique réussi, n’en est que plus déroutant. Entre indie-rock hybride mêlé d’électronique (“Grays”) et hommage non dissimulé au champion toutes catégories du rock indé Pavement (le single “Haven’t Been Yourself”, “Sufferbus”), le groupe nous ballote d’un univers à l’autre, et frise la schizophrénie. Le dernier titre, d’une économie spartiate, marche même sur les traces déjà bien usées de Brian Eno : ambient fantômatique et répétitive réduite à l’ombre d’elle-même. Une musique qui glace le sang et pousse à l’inertie, sinon… à l’embarras.

Embarrassés, nous le sommes définitivement face à cette fin lugubre, si éloignée des promesses alanguies de l’ouverture. Et l’envie impérieuse de quitter ce microcosme agonisant est sans doute proportionnelle au désir d’évasion annoncé par le groupe. Avec un regret toutefois : que Seventeen Evergreen ne parvienne pas complètement à nous embarquer dans leur fuite en avant.

– Le site officiel du groupe

– Leur page Myspace