Ce jeune groupe vient juste de nous frapper violemment avec deux maxis et un album terroristes. Pourtant, derrière ce feu d’artifices infini semblait se cacher un univers autrement plus riche, qui promettait des lendemains toujours plus passionnants. Nous sommes allés vérifier par nous-mêmes.


Ne pas se fier aux apparences. Sur la foi de Heading For The Hills, Feeling Warm Inside, premier album renversant et explosif, on pensait affronter une bande de joyeux lurons talentueux mais un brin branleurs et poseurs. On rencontre, en les personnes de Gaëtan Didelot et Jérôme Alban, les deux guitaristes vibrillonnants et chaleureux du groupe, des artistes qui ont un recul étonnant pour leur jeune âge, à la culture et la curiosité également immenses, et qui ne laissent rien au hasard. Adam Kesher est un groupe de rock aux racines tentaculaires, mais aussi un think tank, une centrale nucléaire et un beau noyau de passionnés.

Pinkushion : Adam Kesher est fondé en 2004. Quels sont vos premiers pas ? Enregistrer des titres ou la scène ?

Jérôme Alban : Je vais parler à la place de Gaëtan qui connait ça mieux que moi, mais j’aime bien… Gaëtan et Julien (Perez, parolier et chanteur du groupe, ndlr) ont toujours eu l’habitude, très tôt, de faire des morceaux avec un multipiste. Et ça vient du fait qu’ils se sentaient isolés au moment de jouer, ils ont développé un truc tous les deux qui fonctionnait bien. À l’époque, je faisais avec eux Metronome Charisma, un groupe plutôt violent, et ils avaient déjà cette volonté d’ouvrir leur horizon. Ils commençaient à avoir un pied dans autre chose que la musique agressive, notamment par le biais de Robocop Kraus. À l’époque le groupe se réunissait souvent pour enregistrer. Il y avait même plusieurs projets comme Seppuku, orienté electro/new wave…

Un rapport avec Taxi Girl ?

Gaëtan Didelot : Pas du tout. Quand on a fait Seppuku avec un autre copain du lycée, on avait enregistré comme ça, et abouti à une première démo, seuls. Et tous les trois, on a prolongé l’idée et composé une quinzaine de morceaux. C’était effectivement assez new wave, electronica, post-rock même. Metronome Charisma était assez central, mais on avait d’autres idées qui ne collaient pas vraiment. On a donc opté pour les side projects au lieu d’une sorte de patchwork du groupe principal. Et Adam Kesher est né de cette idée d’enregistrer d’autres types de musiques, d’explorer d’autres choses au lieu de parasiter ou contaminer le groupe principal.

Et donc Adam Kesher, à l’origine, n’est qu’un side project ?

Jérôme : Oui, et c’est le bassiste, tombé sur la démo, qui a influencé les choses pour qu’Adam Kesher devienne un vrai groupe capable de donner des concerts.



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Quand avez-vous senti que vous teniez quelque chose ?

Gaëtan : Assez rapidement. Déjà, on s’entendait assez bien pour faire des morceaux, on était tous emballés. Dans le groupe, personne n’était allé aussi loin, il y avait donc une sorte de challenge. Le premier morceau, c’est dommage mais nécessaire, je le vois comme un exercice de style, un titre sacrificiel, histoire de se prouver qu’on était capables de faire des trucs comme ça. Et ensuite, ce sont les concerts, où les retours étaient bons, où les gens nous affirmaient que nous avions du potentiel, qui nous ont motivés encore plus. Et tout cela impliquait un autre raisonnement vis-à-vis de notre musique. En comparaison, Metronome Charisma s’éloignait, je trouvais plus intéressant de jouer pour Adam Kesher, qui tenait plus du plaisir du jeu. Par rapport à ce que je jouais, je voyais les limites de ce que je faisais au sein de Metronome Charisma, alors qu’Adam Kesher étant plus neuf, j’y voyais plus de possibilités.

Et entre les origines officielles du groupe et le premier single, il s’est finalement passé très peu de temps ?

Gaëtan : Oui et non, car entretemps on a fait pas mal de concerts, une quarantaine avant le single. On jouait beaucoup à Bordeaux, mais au bout d’un moment on s’est arrêtés parce que les gens nous disaient qu’on jouait toutes les semaines (rires). On a fait pas mal de morceaux, mais la démo réalisée avec Julien avait aussi ses limites, et c’est normal que quand un groupe physique existe, il ait envie de marcher avec ses propres trucs, on a donc encore composé. On a aussi profité de ce temps pour trouver d’autres intermédiaires : on a fait une démo à 6, rencontré notre manager, et c’est à ce moment-là qu’on a fait notre premier 45t, qui est ensuite devenu le premier maxi.

Tu dis que vous avez beaucoup évolué à Bordeaux, mais vous êtes-vous rapidement orientés vers l’étranger ?

Gaëtan : Non, uniquement en France au départ, un peu au petit bonheur. Outre Bordeaux, il y avait Toulouse.

Jérôme : Oui, mais finalement, après Paris, assez rapidement on est allés jouer à Londres.

Gaëtan : Exact (cherchant dans ses souvenirs, ndlr), au moment du 45t, et donc avant le maxi. On avait trouvé un éditeur qui avait moyen de nous distribuer un peu en Angleterre

Jérôme : On a joué avec un autre groupe, Aeroflot, avec qui on a sorti un split 45t, et c’est là qu’on est allés à Londres.

Gaëtan : La date au Nouveau Casino, moment charnière, vient du tourneur 3C, basé à Bordeaux, un bon copain mais qui n’aimait pas du tout notre musique. Il nous a fait une fleur, en nous offrant une première partie. Et en nous voyant, il a changé d’avis et tout a démarré à ce moment là avec 3C. Cette suite rapide de rencontres d’intermédiaires nous a poussés à suivre une démarche sérieuse.

Ce qui prouve qu’assez rapidement, quelque chose vous identifiait, vous sortait du lot.

Jérôme : Certes, il n’y a que 4 ans en tant que groupe, mais il y a eu énormément de chemin parcouru.

Gaëtan : À l’époque, en concert notamment, ce qui nous distinguait des autres groupes français, c’était notre approche punk. Les morceaux n’étaient pas super travaillés, par forcément bons d’ailleurs, mais on tablait vraiment sur la dimension du live, parce que c’était avant tout rigolo de jouer sur scène (sourire entendu).



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Vos maxis et votre album ont une dimension pyromane palpable, idéale pour la scène en effet.

Jérôme : C’était dans le cahier des charges.

Gaëtan : Au départ, Adam Kesher était un groupe pour danser, et c’était la période du renouveau de l’electro. L’idée était d’aller chercher l’electro sur son propre terrain, faire de la musique avec des beats. Après, notamment sur l’album, certains aspects du groupe étaient très bien compris, mais d’autres éléments pas du tout, notamment le pourquoi de cette légèreté. L’étiquette « Adam Kesher, groupe de dance floor », point final, m’a beaucoup gêné au départ. Je n’avais pas du tout ce rapport à la musique, à notre musique.

Vous trouviez ça réducteur ?

Gaëtan : Pour les maxis, c’était valable, à la limite, mais pour nous, oui, c’est franchement devenu réducteur. Mais c’était important car ça nous a poussés à beaucoup réfléchir à ce qu’on faisait, et essayer d’éclaircir le propos. Sur l’album, il y a une grosse étape franchie de ce point de vue, même si c’est loin d’être terminé, et tant mieux d’ailleurs.

Pour les maxis, oui, ça s’y prête. Même s’ils ont, chacun dans leur veine, une grande homogénéité, Modern Times plutôt rock, An Allegory Of Chastity versant plus dans l’electro clash au sens où ça violente le public. On attendait donc un premier album qui aurait pu être logiquement un mix des deux. Or il va complètement ailleurs. Deux titres notamment, placés en 5 et 10, volontairement j’imagine, surprennent carrément. Ils sont très différents, de véritables hymnes à Pulp.

Gaëtan : En fait, pour Disque Primeur, avec nos deux maxis, on était encore dans la blague, on n’était pas un vrai groupe. Un vrai groupe, psychologiquement, en France, doit avoir sorti un album. Ils nous ont donc alloué un budget en nous recommandant de faire un vrai album (sourire dépité, ndlr). Sauf qu’on n’avait jamais eu un tel budget, et du coup on s’est posé de vraies questions. On s’est dit qu’il nous fallait être plus exigeants, et ça a amené une énorme remise en question de ce que l’on attendait de notre musique, et de ce vers quoi on voulait aller. Quand on a composé, avant de penser à ce qu’entendraient les gens, on a cherché à être contents de ce qu’on faisait, à composer des morceaux dont on ne pourrait pas se lasser. Le problème des maxis, c’est qu’on s’en est lassé très très vite, et en réaction à tout ça, il nous fallait enregistrer un disque qui nous parlait à nous. Problème, au fur et à mesure qu’on composait, on s’est rendu compte qu’il n’y avait aucune cohérence entre eux. Deux exemples flagrants : “Local Girl” et “I Wanna Bark” ont été faits dans la même semaine, et ils n’ont rien à voir l’un et l’autre. On s’inquiétait alors de présenter ça au label, mais finalement, on a imposé le fait qu’en tant que groupe on faisait ce qu’on voulait.

Après on s’en fout, ce sont nos chansons, aucune raison d’en supprimer. Et plus globalement, sur le disque, l’évolution je la vois comme ça, surtout cette cassure vis-à-vis des maxis, cette manière radicalement différente d’aborder la musique, et peut-être de s’ouvrir plutôt que se fermer sur un style. D’où cette référence évidente à Pulp, dont tu parlais. Dans le même élan d’exigence, il faut écouter les paroles des maxis, assez faiblardes, et on a cherché à avoir un peu plus de respect par rapport à nos influences. Et Julien avait cette idée de respecter des types qu’il adorait en écrivant ses textes, comme Jarvis Cocker, Morrissey, le Velvet Underground. En gros, on a cherché à gagner en élégance. En fait tout est là, c’est comme ça que je vois l’album par rapport aux maxis : il est plus élégant, voilà.

Avec les trois noms que tu viens de citer, on sent aussi une influence littéraire. Ce sont des chroniqueurs de leur époque, de leur ville. Surtout pour Pulp et The Smiths, on est dans la chronique sociale. Cette dimension littéraire est évidente.

Gaëtan : Je parlais de légèreté tout à l’heure, ça tient à ça aussi. Dans le groupe, la majorité lit beaucoup, et c’est vrai que ça entre en jeu. Et ça fait un peu mal au coeur de faire de la musique et de chanter des trucs plats, limite vulgaires, ce n’est tout simplement pas agréable. Alors oui, chez Julien aussi il y a cette dimension littéraire qui refait naturellement surface au moment d’écrire. En plus de ça, c’est un type qui s’intéresse énormément à la manière qu’a un autre type de se poser sur un morceau et sur la manière dont il va écrire en conséquence. C’est fou parce qu’il ne travaille jamais en musique. De ce point de vue là, Julien a fourni un gros travail. Par ailleurs, il y aussi quelque chose de l’ordre de se livrer un peu plus, beaucoup de thèmes personnels et abstraits sont évoqués maintenant. Julien s’inspire pas mal de choses que l’on peut défendre à l’intérieur du groupe.

Un porte-parole ?

Gaëtan : On peut voir ça comme ça, mais c’est vrai qu’il y a aussi une confrontation. Julien ne fait pas de texte sans nous en parler. D’abord il écrit, après il nous les présente. On a ensuite un droit de regard dessus, que l’on exerce tous à des degrés divers, même si tacitement il n’y a aucune ambiguïté.



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Et pour la musique, quel est le processus ? Vous réfléchissez beaucoup à chacun de vos morceaux avant de vous lancer ?

Gaëtan : Non, c’est plutôt le contraire. Au départ, c’était basé sur Julien et moi qui faisions l’ensemble, mais on s’est rendus compte que cette recette ne fonctionnait pas du tout, en groupe. Et donc le processus s’est beaucoup ouvert. On se retrouve par équipes (sourire entendu), par trois ou quatre maxi, pour faire une base. Et la ré-écoute, chacun y va de sa petite touche, et on retravaille après. Une sorte de premier jet qui sera creusé. Après, pour le disque, il s’est passé quelque chose d’inattendu, plusieurs versions d’un même morceau ont surgi au moment de composer. Quand on a plusieurs idées qu’on ne parvient pas à lier, on insiste sur l’une d’entre elles et ça donne une version. Exemple, “Ladies, Loaghting and Laughter” est la sixième version du titre. “I Wanna Bark”, au départ, a été faite alors qu’on était bourrés avec Julien, Jérôme et Yann, et c’était un morceau à la Nirvana (rires) qui a viré vers quelque chose de radicalement différent.

Il est pourtant complexe ce titre.

Gaëtan : Oui, c’est vrai, mais son histoire est assez marrante. Avec Julien on a voulu copier un truc sur une chanson de Chantal Goya, dans sa période yé-yé. Mais comme on n’est pas batteurs, on n’a rien compris au rythme et on a sorti un truc bizarre. On avait déjà les paroles, et la mélodie du refrain. On est parti de tout ça, fait un couplet, puis une structure couplet-refrain, etc. Mais le plus drôle, c’est que dans le délire on avait parlé d’aboyer comme des chiens, d’où l’idée débile des chiens samplés, et d’où le titre (rires).

Jérôme : Il y a une sorte de science de l’accident, mâtinée du filtre de la production, de prendre des choix décisifs à ce moment-là. “I Wanna Bark” relève de ça, il y a plein de choses qui ont été enregistrées, et éliminées ensuite. La plupart des morceaux de l’album on fait l’objet de choix très précis au moment de la production.

Gaëtan : Un autre exemple, “We Get Naked, We Get Dressed” dure maintenant 3’30 à peu près, mais à la base, cette chanson durait plus de 5 minutes. C’est la magie des studios aujourd’hui, mais on a vraiment littéralement coupé deux minutes du morceau, un copier-coller, et le résultat fonctionne. Quelque chose nous gênait, on ne savait pas quoi. En fait, le morceau était tout simplement trop long.

De ces expériences sonores doit sortir un territoire d’action fertile pour la scène. En profitez-vous pour malaxer vos titres ? Vous autorisez-vous ce champ de libertés ?

Gaëtan : C’est plus sur la longueur. Au début, on essaie de voir si on peut le rejouer comme sur le disque, sachant qu’il va vivre de lui-même au bout d’un moment. Quand tu joues un titre, les petits détails que tu rajoutes de temps en temps, quand ils fonctionnent, tu finis par les intégrer. Après, c’est comme une grosse architecture qui se déplace petit à petit. En revanche, il y a d’autres chansons que l’on n’arrive pas à gérer sur scène, à partir de leur version disque, on cherche donc des parades, mais sans essayer d’y ressembler. On sait bien que le studio ce n’est pas la scène, et réciproquement. Du coup, on essaie, on teste, et c’est plus ou moins joyeux… Mais bon, on sait que le morceau, même joué à l’identique au départ, va forcément évoluer, du fait des musiciens, déjà. La scène est vraiment faite pour ce jeu de fêlures.

La scène, un terrain de jeux formidable pour vous.

Gaëtan : Déjà, on rigole bien. Après, pour moi, ce qui est évident, c’est que quand on fait de la musique, on ne fait pas pour l’écouter, mais pour la jouer. D’ailleurs, à titre personnel, la scène est ce pourquoi, à la base, je fais de la musique. C’est pour faire des concerts, pas pour faire des morceaux chez moi, même s’ils sont très beaux (rires), que j’y gagne des choses personnellement. Ce n’est pas du tout la même intelligence.

C’est l’exposition qui vous attire ?

Gaëtan : Oui, clairement, il y a de ça. C’est d’autant plus vrai qu’on jouait dans un groupe de hard-core avant, au sein duquel le but, à la fin en tout cas, était de tendre quasiment vers l’inaudible. Je voulais vraiment frapper les gens. Avec Adam Kesher, l’ambition était tout autre, on souhaitait attirer le public avec nous pour danser, presque animer une soirée, en claquant des doigts.
Maintenant, ça s’est nuancé, on travaille sur des sons un peu plus « bizarres », un peu plus magmatiques, même si ça n’est pas évident instantanément. Peut-être que ce rapport a changé. Mais cette idée d’exposition y est aujourd’hui, c’est certain.

Le rapport au public est très intéressant, notamment avec certains morceaux. L’exemple de “Talent and Distance” est très symptomatique. Ce qui me fascine avec les grands groupes, c’est qu’il existe une histoire, une dramaturgie qui est contée pendant le spectacle, et les bons concerts pour moi sont ceux dont j’avais des souvenirs d’ambiances très variées pour un même set. C’est cette ambition qu’on vise, en intégrant notamment un morceau comme “Talent and Distance” dans un set plutôt speed. Avoir une richesse sur scène fait partie du truc. Auparavant, comme nos morceaux étaient tous du même acabit, sur scène on avait l’impression de jouer toujours la même chose.

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Vous avez tourné à travers le monde, notamment au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et en Allemagne. Autant de pays où le brassage des genres que vous pratiquez ne pose strictement aucun problème culturellement. C’est une quête volontaire, un pèlerinage ou juste le fruit d’opportunités ?

Jérôme : C’était important d’aller jouer à Berlin, à New-York, à Londres. Ce sont des villes emblématiques, pour plein de raisons différentes. Ce sont des centres créatifs qui nous influencent directement. Et aussi, pour exister en tant que groupe, ce sont des villes où il est essentiel de jouer. Cette idée de se confronter avec nos influences.

Gaëtan : On y est allés en se demandant si ça allait choquer ou au contraire si ça allait provoquer de l’enthousiasme. Après, dans ces pays-là, comparé à la France, il n’y a pas du tout le même rapport à la musique pop. Ils se foutent complètement que tu fasses du cross-over ou non. Mais Jérôme en parle vachement bien.

Jérôme : Pour les États-Unis et l’Angleterre, c’est LEUR musique. Alors forcément, en tant que groupe français aux influences anglo-saxonnes marquées, il est logique d’aller jouer là-bas. Beaucoup de groupes français qui chantent en anglais se sont cassés les dents en Angleterre, et en général ils ne vont pas jouer aux États-Unis suite à ça. Pour nous ça a marché, tant mieux.

Gaëtan : Parle de l’esprit de chapelle.

Jérôme : Oui, ça a tendance à voler en éclats depuis qu’Internet a passé un certain cap. En France, on a un rapport à la musique anglo-saxonne qui est celui de collectionneurs, ce qui est très conservateur. C’est d’autant plus paradoxal que c’est une musique qui ne nous appartient pas. Si il y a bien une chose qu’on exècre dans le groupe, c’est précisément cette attitude-là. Et même si Internet a été salutaire en faisant exploser ces chapelles, ça va bien finir par engendrer d’autres défauts aussi.
Par rapport à l’Allemagne et Berlin c’est différent : les Allemands sont, pour moi, les seuls européens à avoir porté quelque chose de populaire à la musique telle qu’elle a été inventée essentiellement par les Américains et transcendée par les Anglais. Je pense à Kraftwerk, Can ou Neu!. Après, dans une certaine mesure, il y aurait le Japon, mais il y a d’abord ces trois pays-là.

Au Japon, il y a un côté plus « attractions ».

Jérôme : Oui, un côté Disneyland assez fascinant.

Gaëtan : Mais c’est plutôt positif puisque ça provoque des courants intéressants.

Les Tahiti 80, underground en France, sont typiquement des big in Japan.

Gaëtan : Tu ne crois pas si bien dire, ils font mieux que Madonna au Japon. Bon, pour son dernier ils n’ont pas de mérite (rires). En fait, là-bas, encore moins qu’ailleurs, il n’y a pas d’esprit de chapelle.

Il faut dire aussi qu’en France, pour les mass medias, quand tu fais du rock soit tu es dans la lignée des Béru, et tu es alterno, soit tu es un enfant de Noir Désir et tu es littéraire, soit tu n’existes tout simplement pas. On ne peut pas faire comme, à plus forte raison comme les Anglais ou les Américains… Ce qu’on appelle le complexe de la grenouille. Même si cette tendance tend à s’atténuer ces derniers temps.

Gaëtan : Il existe pourtant une vraie scène garage en France mais qui reste super méconnue. Elle est d’ailleurs plus connue à l’étranger, c’est le cas des Magnetix de Bordeaux. C’est navrant, mais ça fait partie du complexe de la grenouille, en effet. Ce truc du rock littéraire, ça a été un gros coup de théâtre de la part de Noir Désir et de Virago que de faire de la chanson française avec des guitares. Du coup, plein de groupes se sont jetés dessus. De manière générale, en France, peu de monde grandit en écoutant Elvis Presley, on n’en retient que “Blue Moon” et “Love Me Tender”. Les gens grandissent en écoutant de la chanson française : Ferré, Johnny Halliday, Dick Rivers, Jean Ferrat. Pourquoi pas. Mais leur sensibilité est déjà marquée, et le public est naturellement méfiant quand on fait de la musique anglo-saxonne.

C’est d’autant plus surprenant que ces groupes, tels Noir Désir, The Thugs, Sloy, ont cité en références à longueur d’interviews des groupes comme Violent Femmes, Fugazi, Gun Club, mais leur public, dans sa majorité, n’y est jamais allé. Alors qu’en écoutant, comme ils l’ont toujours suggéré, un disque de Jeffrey Lee Pierce après un disque de Noir Désir, cela atténuerait considérablement leur impact. Et ils ne s’en sont jamais cachés.

Jérôme : En fait, tout simplement, en France on a un rapport à la musique anglo-saxonne identique à celui qu’on a eu avec toutes sortes d’arts. Comme l’art primitif au début du vingtième siècle. Cette espèce de mélange de fantasme vis-à-vis d‘une culture différente, et d’incompréhension qui, dans certaines fenêtres, peut être créatif. Par exemple, moi le premier, je ne lis pas les paroles des groupes anglo-saxons, c’est juste une certaine forme de sensibilité. Les gens ne comprennent pas, en général, la musique anglo-saxonne, c’est aussi simple que ça.

Gaëtan : Aussi, il faut penser que la plupart des Français n’écoutent jamais les paroles des groupes indés anglos-saxons, alors que chez eux, les gens les comprennent immédiatement.

Jérôme : A tel point qu’ils finissent par ne plus les écouter, et en conséquence, beaucoup de groupes font des textes nuls, ils s’en moquent.

Gaëtan : Exemple, les Zombies, musicalement, c’est richissime, mais les paroles sont plates. Après, ça fait partie d’un esprit 60’s, les girls-band, les productions de Phil Spector.



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Vous pensez que cette réticence est un héritage de notre fameux esprit des lumières ? En littérature, en cinéma ou autre, la France a eu beaucoup d’influence, mais en musique assez peu finalement. Il se peut qu’on ne l’accepte pas, ce prétendu échec. À part Satie, Ravel, Debussy, Messiaen ou plus récemment Gainsbourg, et quelques-uns, tous du siècle dernier, on a de grosses lacunes.

Gaëtan : C’était encore plus vrai pendant les 60’s, lors de l’éclosion de la pop. Les Français ont essayé de récupérer ça à leur sauce, au travers de la culture Yé-Yé. Et ça continue avec le R’n’B en France, quelque chose qui marche très bien aussi. Leslie ou M.Pokora sont des sous-sous-sous-produits comparés à ce qui se fait chez les anglo-saxons, tant au niveau des textes que de la musique, voire de l’image. Mais ça trouve son public parce que c’est français. C’est du chauvinisme ? Je ne sais pas.

Avant de terminer, pouvez-vous évoquer vos projets parallèles actuels ?

Jérôme : Avec Julien, on joue dans Year Of No Light, du doom. Mais dans un esprit d’éponge, en fait, on cherche le plus possible le grand écart typique des musiques contemporaines qu’on évoquait tout à l’heure, entre les formes les plus extrêmes de la musique « pop »-ulaire, comme l’ont pensée Sonic Youth, Kraftwerk, Bauhaus ou Slayer. Pour illustrer, reprenons le concept du mensuel Magic qui parle de pop moderne. Même si ce n’est pas la même musique dont on parle, au final c’est cette idée que l’on aime. Typiquement, on aime beaucoup Timbaland.

Gaëtan : Dans le groupe, on est capable d’écouter du rap, du black metal, de la soul, il y en a même un qui trouve The Dø vachement bien, mais je ne dirai pas qui pour préserver sa réputation (rires). De manière générale, quand tu es adolescent, tu t’inscris dans une dynamique, tu essaies de t’intégrer dans un courant. Ce n’est que plus tard que tu acceptes qu’il n’y a que la musique, et rien d’autre.

Jérôme : La musique, ça peut être ample, hédoniste, sombre, profond, lumineux. Ça peut être superficiel ou au contraire très chargé. L’important c’est qu’il faut qu’elle soit bien faite, honnête.

Gaëtan : Ceci m’évoque le cinéma d’Alfred Hitchcock. Prenons l’exemple de North By Northwest (La Mort Aux Trousses, ndlr) : Eric Rohmer, en tant que critique cinéma, y voyait une lecture de La critique de la raison pure de Kant. Mais on y voit aussi clairement les racines de James Bond. Les deux visions sont justes, ce qui participe de l’idée que c’est du très grand cinéma, outre tout le talent technique de Hitchcock.

Pour finir, pouvez-vous me citer votre top 5 ?

Jérôme : Ok, un top 5 des chansons alors.

Gaëtan : C’est chaud ! Allons-y :

– Country Teasers, “Success”
– Barbaras, “Let it Flow”
– Cookies, “I Never Dreamt”
– Zombies, “The Kind Of Girl”
– MGMT, “Pieces of What”

(Puis il finit sur une longue dithyrambe sur Q And Not U qui écrase, selon lui, Foals. Malheureusement, la technique avait déjà jeté l’éponge puisque le dictaphone n’en a rien retenu…)

Jérôme :

– Beach Boys, “God only Knows”
– Low, “The Geat Destroyer”
– Neil Young, “Running Dry”
– Serge Gainsbourg, “New-York USA”
– The Impressions, “Young Mods Story”

Crédit photo : Pascal Amoyel
Un grand merci à toi, Pascal

Les pages MySpace de :
Adam Kesher
Year Of No Light
Metronome Charisma

Lire également :
– la chronique de Heading For The Hills, Feeling Warm Inside
– la chronique de leurs deux premiers EP