Dans le paysage contemporain des musiques improvisées, Jean-Luc Guionnet est devenu en l’espace de quelques années un musicien aussi incontournable que difficile à cerner. Rien de surprenant de la part d’un artiste caméléon (au gré des projets, il officie en tant que saxophoniste alto, organiste, essayiste, plasticien, vidéaste…) attaché à laisser derrière lui des empreintes plutôt qu’à marquer son territoire à grands coups de certitudes égotiques. Il y a chez cet iconoclaste à l’univers musical pour le moins singulier un art du questionnement et du frémissement, voire de la vacance sonore, pensé comme un dédale infini dans lequel la figure (du musicien) s’efface au profit du (bruit de) fond. Enregistré en juin 2007 à Paris, Soleil d’Artifice en témoigne admirablement. En trio, avec Eric La Casa (microphones, laptop, pré-enregistrements) et Philip Samartzis (électronique, field recordings, laptop), Guillonnet laisse libre cours à un langage sonore parfois imperceptible, presque de l’ordre du mutique, accordant généralement peu de place à la projection narrative — comme le souligne la neutralité explicite des trois plages sans titre. Dès les premières minutes de l’album, l’auditeur se retrouve face-à-face avec une blancheur sonore à perte d’ouie, traversée sporadiquement de tonalités de saxophone, d’effets d’amplification ou de résonance, de voix humaines enregistrées et de bruits divers (celui d’une sirène notamment) ; autant de signaux perçus comme des traces auditives faisant saillie dans un étrange continuum sonore qui semble par moments capable de se départir de toute présence. Aride et exigeante, l’oeuvre improvisée du trio s’apparente ainsi à une musique d’ameublement, mais au sens où un meuble habite un lieu avant d’occuper une place. Du corps du musicien joué ne demeure alors que le symptôme sonore, sa mise en suspens, son avoir-lieu. Et le Soleil d’Artifice d’être ce temps du dessaisissement.

– Le site de Jean-Luc Guillonnet

– En écoute : « Track 3 »