Correspondance avec le songwriter canadien Dan Bejar à l’heure de Kaputt, sa dernière excentricité en date.


A ce jour, Kaputt est l’album de Destroyer qui aura fait couler le plus d’encre. Rompant radicalement avec l’esthétique seventies des ses productions précédentes (glam, folk, rock progressif… tout y passe), ce neuvième album déconcerte autant qu’il fascine. À notre grand étonnement, l’amiral Dan Bejar, grand disciple de Ziggy Stardust devant « l’éternel », a manifestement porté ici son dévolu sur l « éternel » rival : le dandy Brian Ferry. Et qui plus est, pas sa meilleure période : les claviers et saxo millionnaires d’Avalon font une entrée fracassante dans l’univers du songwriter canadien.

Pourtant, pour ce disque, le plus en marge à ce jour, Destroyer a reçu un accueil critique dithyrambique de l’autre côté de l’Atlantique. À l’âge, canonique pour une rock star, de 38 ans, Dan Bejar n’a jamais été aussi populaire. Contrairement à la vieille Europe, son public américain a compris une règle très simple : il ne faut jamais se fier aux apparences. Sous ses oripeaux clinquants, Kaputt est un disque au charme paradoxal, aussi expérimental qu’accessible. Et peut-être, finalement, qu’avec cette œuvre elliptique, Dan Bejar entre enfin dans sa période berlinoise : suffisamment confiant en son identité pour pouvoir désormais expérimenter, jouer avec les codes de son image. Retour à l’envoyeur, Bowie n’est pas si loin finalement… Disque de transition ou disque fantasmé d’une nuit ? Depuis Vancouver, le capitaine Bejar nous donne par claviers interposés quelques éclaircissements.

Pinkushion : La première chose qui frappe à l’écoute de ce nouvel album, c’est l’omniprésence de claviers synthétiques. Le son de l’album paraît anachronique, une étrange mixture de new wave, le son très FM de Roxy Music, un soupçon d’acid jazz par moment. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous aviez en tête, quel est le concept derrière cette nouvelle direction ?

Dan Bejar : Je pensais aux espaces publics. J’étais en train d’écouter Music For Airports (nldr : de Brian Eno), et tout cela me faisait en fait penser à la musique diffusée dans les aéroports européens. Je pensais à la batterie et aux percussions sur le disque Avalon. Je pensais aux acolytes de Brian Ferry, comme David Sylvian et Mark Hollis. Combien les trajectoires artistiques qu’ils ont prises étaient intéressantes comparée à celle boursouflée, décadente et prévisible de leur mentor Brian Ferry. Bien que son parcours m’intéresse aussi, voire même davantage d’une certaine manière. En parlant de David Sylvian et Mark Hollis, j’avais en tête une fusion d’ambient et de jazz, laissée entre les mains de quelqu’un investi par la pop musique, ou qui l’aurait été …

On perçoit une mystérieuse confusion dans cet album, quelque chose de paradoxal entre des textures sonores romantiques, éthérées et des paroles poétiquement engagées (« Bay of Pigs »). À quel degré votre musique influence-t-elle vos textes ? Écrivez-vous les mots avant ou après la musique ?

Les paroles sont toujours la première étape. Sur Kaputt, elles vinrent entièrement attachées avec les mélodies. Les chansons ont été écrites oralement. L’enregistrement des parties instrumentales est venu beaucoup plus tard. Ce fut un processus lent et laborieux par rapport à l’écriture qui, elle, a été instantanée. Les chansons de Destroyer sont constamment un mariage et un divorce, romance et politique, chacun étant à son tour mis en lumière… puis aigri…

Dan Bejar, Destroyer

L’album est sorti aux États-Unis et au Canada en début d’année. Comment a-t-il été accueilli par la critique ? Avez-vous été surpris par la réaction de certaines chroniques ou de fans ? Si oui, lesquelles en particulier ?

J’ai été surpris que certaines personnes qui s’évertuaient activement à mépriser Destroyer ces dix dernières années, ce soient mises finalement à aimer Kaputt. J’ai aussi été étonné que des gens qui ont manifestement la moitié de mon âge, semblent aimer le disque. En outre, je ne fus pas surpris qu’une presse dite plus légitime ou « sérieuse », n’était pas certaine sur le fait que je sois sérieux ou que je plaisante. Une position qui semble hors propos, vous devriez avoir le courage de détester éperdument quelque chose, indépendamment des intentions de la personne …

Huit musiciens ont collaboré avec vous sur ce neuvième album, et l’équipe a totalement changé depuis Trouble in Dreams. Pourquoi ? Quel est leur degré de contribution artistique au cours du processus d’enregistrement? En tant que leader, êtes-vous du type démocratique ou bien du type despotique?

La plupart des gens qui ont enregistré sur l’album sont venu seulement un après-midi en studio. Ils se sont exprimés en tout liberté sur des chansons qu’ils n’avaient jamais entendues auparavant … Nous n’avons donné qu’un sens à toutes ces parties enregistrées au cours du processus de mixage… Enfin, je ne suis pas le moins du monde démocratique, je suis un despote qui refuse de donner un seul ordre …

Vivez toujours à Vancouver? Êtes-vous tenté, a l’instar de votre ami Carl Newman (qui vit dans l’État de New York, je crois), de déménager, partir ailleurs. Et si oui, dans quelle ville ?

Je vis toujours à Vancouver. Et je n’ai aucune envie de vivre aux États-Unis… Parfois je pense à l’Andalousie, dans mes rêves …

Pouvez-vous donner les noms de vos cinq albums préférés de tous les temps?

Sincèrement non, mais j’aime bien le nouvel album de Cass McCombs. J’aime le nouveau Bill Callahan. J’aime aussi le nouveau Kurt Vile. J’aime le nouveau Tim Hecker.

L’an dernier, l’album de Sun Kill Moon, Admiral Fell promises, m’a fait penser à la guitare pour la première fois depuis longtemps. Paul’s Tomb de Frog Eyes était aussi étonnant… Combien cela fait déjà, six ? Et je n’ai même inclus pas ce que j’écoute le reste du temps!

Destroyer – Kaputt (Merge/Differ-ant)

En concert :

22 juin L’Espace Julien – Marseille

25 juin Le Rock Dans Tous Ses Etats – Evreux

26 juin – Bruxelles

27 juin La Maroquinerie – Paris

Kaputt en vidéo :