Captured Tracks poursuit sa mission en exhumant le catalogue Flying Nun. Aujourd’hui avec l’oeuvre du dernier des mohicans kiwi – Chris Knox : son album solo Seizure (1989) et Weeville (1990), de sa formation de toujours les Tall Dwarfs.


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Chrix Knox, l’artiste à la face ensoleillée et au large sourire communicatif, n’a plus envie de rire. Sa bonne étoile a cessé de briller un matin du 11 juillet 2009, quand depuis longtemps épileptique, il est victime d’un grave accident vasculaire cérébral dans sa maison de Grey Lynn. Paralysé du côté droit, ayant du mal à s’exprimer, sa guérison s’avère depuis des plus incertaines.

Lutin bouillant et spirituel Chris Knox était pourtant monté sur des ressorts. L’homme aux tongs et débardeur été comme hiver et au tatouage brassard tribal, restera à jamais une influence majeure sur ses contemporains musiciens néo-zélandais. Son implication est phénoménale. Remercié et crédité sur une ribambelle de disques, il est le père vers lequel sa nombreuse progéniture vient apprendre, écouter et suivre ses conseils avisés. La palette de Chris Knox est riche – chanteur, compositeur, producteur, dessinateur, journaliste ou chroniqueur – il maîtrise la chaîne artistique jusqu’au bout des ongles.

Originaire d’Invercargill cité du sud de la Nouvelle-Zélande, il traverse son enfance réfugié dans ses rêves. Son sanctuaire sera la littérature et la musique des années 60. Début 1970, il pose ses guêtres à Dunedin. Ce choix sera le premier acte fondateur d’une réaction en chaine qui conduira à la métamorphose de la scène musicale néo-zélandaise. Au mois d’aout 1977, il épanche sa soif de décibels en se rassasiant de vinyles dans les locaux d’un disquaire de Dunedin. C’est dans cet antre qu’il fait la connaissance d’Alex Bathgate et de Mike Dooley, deux étudiants en art jouant et maitrisant respectivement de la guitare et la batterie. Tout naturellement, ils exprimeront la volonté de communier ensemble et en présence de leurs instruments. The Enemy voit le jour. Révoltés et fougueux, ils sèmeront un vent de colère et de contestation sur le territoire néo-zélandais. Illico, ils accèdent à un statut de formation culte. Leurs concerts chaotiques ont aussi marqué les esprits (à la manière d’un Iggy Pop il arrive fréquemment à Chris Knox de s’auto mutiler sur scène). Le punk à Dunedin et en Nouvelle Zélande sera dorénavant identifié à The Enemy.


En janvier 1979, les jeunes rebelles se sabordent et mutent en Toy Love. Ils conservent l’énergie punk-rock de The Enemy en ajoutant une dose d’excentricité et basculent vers les territoires de la new wave et du garage pop. Knox capitalise l’acquis, développe le nouveau concept et engrange une grosse popularité. Son partenariat avec son ami Alex Bathgate demeure et se renforce. La période est animée, ils graveront dans le vinyle une poignée d’hymnes incandescents et joueront devant un auditoire fervent leur dernier concert à Auckland en aout 1980. La messe est dite ! The Enemy et Toy Love font partie de l’histoire. De longues années durant leur maigre production discographique sera introuvable.

Chris Knox enchaine et ne lâche rien. D’un côté il enfile son costume de producteur. Son acte de foi est l’enregistrement du classique double 45 tours ‘’Dunedin Double EP’’ que la presse identifiera comme l’acte de naissance du son de Dunedin. En utilisant son légendaire et primitif enregistreur 4 pistes (TEAC 4-track), il entérine la naissance de Flying Nun comme un label prometteur et atypique et donne une première tribune aux merveilleux The Clean, The Verlaines et The Chills. Chris enregistrera la majorité de ses disques sur Flying Nun, il décrira d’ailleurs leur relation comme « a marriage made in heaven ».

De l’autre côté avec son compère Bathgate, il forme les Tall Dwarfs grâce à l’argent que sa grand-mère décédée lui a légué. Motivé le duo dorénavant inséparable, passera les décennies suivantes à fabriquer à la maison, sur leur matériel de fortune, des enregistrements résolument primitifs. Estampillé à juste titre parrain de la scène lo-fi et alternative, ils poussent le Do It Yourself au bout du concept (autoproduction et bricolage maison, enregistrement dans leurs chambres ou couloirs, réalisation de leur propre vidéo, et, cerise sur le gâteau, montage audio vintage sur bande magnétique pour baigner dans les sensations uniques de l’analogique). Bref les Dwarfs seront un modèle du genre. Drôles et étranges à la fois, ils feront des émules de l’autre côté du Pacifique et seront aussi une source d’inspiration pour la scène indie US. Pavement, Smog, Yo La Tengo ou The Mountain Goats le revendiquent.
Inexplicablement, leur premier enregistrement – Three Songs EP – en 1981 ne verra pas le jour sur Flying Nun mais sur le label Furtive. Le succès est immédiat, capitalisé par l’aura des défunts Toy Love encore vivace dans la mémoire de ses fans.

D’emblée la patte musicale des Tall Dwarfs est identifiée – deux ex- punks en liberté – produisant une musique psychédélique sur les os. Three Songs EP contient déjà son premier classique « Nothing’s Going to Happen’’. Le mode opératoire est express – en un jet et sans déchet – les contrebandiers Knox et Bathgate, à la lumière de la Lune, produisent et distribuent leurs fabrications : des chansons sans traitements superflus, brutes et dépolies.

Les années qui suivent vont voir le duo s’éloigner géographiquement l’un de l’autre. Alec Bathgate déménage d’abord à Christchurch puis s’expatrie un an à Londres. La fréquence d’enregistrement des Tall Dwarfs en pâtie. Leur format fétiche restera le 12 cm, ils en sortiront tout de même une ribambelle.


L’année 1989 tire à sa fin. Chris Knox met à profit cet éloignement pour travailler en solo. Seizure est considéré en solitaire, comme son entrée en la matière. On découvre le Chris Knox que l’on espérait. … Rocky, lovely et noisy ! …
Seul dans son garage – avec son clavier élémentaire et bon marché, sa guitare fuzz prête à saigner et son magnétophone 4 pistes – il laisse fuiter ses émotions. Sans bagage superflu – privé de son alter ego Bathgate – sa musique va à l’essentiel. Il réduit la forme pour se concentrer sur le fond.

A l’écoute de Seizure on descend en rappel à la découverte de 15 fêlures. On y entrevoit du punk, de l’indie- pop et du rock. Un écho de boucles sonores poignantes et colériques y résonne. Tout en haut, à la surface, le paysage musical est minimal et lo-fi.
Tout commence par l’emballant ‘’The Face of Fashion’’ – pop song efficace – entrelacée par des riffs de guitares saturées. Spontané et naturel, Knox est un observateur audacieux et sensible. Deux titres affichent des plaidoyers féministes. ’’The Woman Inside Of Me‘’ prend fait et cause pour le statut des femmes – ‘’I wish that I could be all the woman inside of me’’ – et sur ‘’Rapist’’, il surligne la misère sexuelle et ses conséquences. Les percussions issues de sa boîte à rythmes sont fragiles et féminines. Mais Chris sait aussi chanter l’amour.

« I need your body, your mind and your emotions
Shed me your tears till I drown in your oceans
cause it’s you that I love, And it’s true that I love
»


Romantique, sur une voie douce et angélique, il offre LA chanson pop, celle qui logiquement trouvera son public en Nouvelle Zélande et ailleurs. “Not Given Lightly” est magnifique … et fait des jaloux.

Le versant plus coriace de cet opus s’avère aussi hyper convaincant. Un écran de guitares noisy est plaqué au premier plan, en retrait, la voix de Knox distante hurle ses vérités. L’effet est garanti ! ‘’Break!’’ en est la démonstration magistrale. Les suivantes sont aussi puissantes : ‘’Statement of Intent » – critique acerbe contre l’industrie du disque néo-z – est chargée en électricité, le Stoogien ‘’Wanna!!’’ expurge son rock primal et animal et l’assourdissant ‘’My Dumb Luck’’ ne laisse pas l’once d’un répit. Sur Seizure, Chris Knox souffle le chaud et le froid. On essuie la tempête et on récupère sur des eaux plus calmes.

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Quelques mois plus tard, la Dwarf-mania se met en place. Chris et Alec ont conçu en famille leur premier effort. Weeville ne rate pas la marche. Les deux vétérans proposent une palette lo-fi fidèle à eux-mêmes et à leurs principes, et donc fidèle à l’éthique D.I.Y.

La musique respire, mais dans la logique Knox – Balthgate ; au travers de chansons étranges, remplies de dissonances, de boucles sonores et de boites à rythmes primitives. Les tempos impulsés sont variés (rock, psyché, pop, folk, blues ou garage). La panoplie est complète. Weeville est aussi une critique du consumérisme, un regard cinglant sur le matérialisme et le monde du travail. Capté sur un enregistreur 8 pistes nouvellement acquis, et sur leur antique 4 pistes, la production reste tout de même modeste. Mais une belle âme habite cette petite entreprise. Musicalement les chansons sont aussi plus matures et élégantes.
On se ‘’Log’’ tout en douceur, au son d’un piano bégayant. Suit ‘’What More’’. Chris Knox calmement, sur un tempo discret y politise son propos. Son folk acoustique survit au son de guitares chloroformées, mais que l’on devine sauvages et latentes. Puis la première brisure survient. Dans une veine garage-psyché – avec Bathgate au micro – ‘’Breath’’ se règle sur un effet de guitares fuzz au rayonnement dense et pénétrant.

Le dépouillé et buccale ‘’Skin Of My Teeth’’ déambule dans une parade magnifique et reposante. Le son d’un clavier Casio et l’écho d’une guitare slide et acoustique résonnent jusqu’à nous.
L’acoustique ‘’Crawl’’ et sa guitare à douze cordes apportent un gain de textures sonores ponctuel. Bathgate est au chant et Knox à l’orgue. ’’Sign The Dotted Line’’ est plein de guitares habiles. Il recueillera un maximum de suffrages et sera à l’avenir, un titre phare très demandé dans le répertoire des Dwarfs.
Knox et Balthgate ont accumulé de l’énergie. L’hypnotique ‘’Pirouette’’ remporte la palme du morceau le plus déjanté et punk de cet opus. Une boucle sonore s’emballe, la basse et les guitares électriques prennent la roue. L’écolo ‘’Mr. Broccoli’’ celui du plus guilleret et enjoué, avec en prime un petit solo de clarinette. ‘’Tip Of My Tongue’’ égrène ses notes avec l’urgence d’un compte à rebours. Le duo aime se complaire dans le bruit, mais il sait aussi se métamorphoser.
Le crépusculaire ‘’Hallelujah Boy’’, sur son postulat minimal et paisible, s’affiche comme le ‘’Redemption Song’’ des Tall Dwarfs. Avec un bout d’allumette, Knox et Balthgate enflamment avec ardeur notre intérieur.

Chris Knox n’a jamais abandonné sa terre natale.
Dans les jours qui ont suivi son triste accident, un nombre conséquent d’amis, de proches, ou de lointains admirateurs se sont manifestés. Un double CD , Stroke Songs for Chris Knox, au casting local et international impressionnant, fut aussi commercialisé pour aider financièrement sa famille.
Il demeure aujourd’hui, un historique discographique conséquent, bourré de fulgurances et d’émotions, conçu avec les moyens du bord, et en voie de retrouver un second souffle par l’entremise de Captured Tracks.