Les vignettes dépressives baignées par Will Shef et ses matelots méritent la mutinerie d’urgence. A deux doigts du gouffre, ces Aguirre des temps modernes nous bouleversent.


Il faut le confesser, les travaux précédents d’Okkervill River, honnête charpente d’alternative country, ne nous avaient jusqu’ici pas entièrement rallié à leur cause. Mais la donne a sérieusement changé l’année dernière suite au renversant Winged Life de Shearwater (Fargo). Les auteurs de ce pavé, le ténébreux Will Robinson Sheff et son comparse Jonathan Meiburg, deux éléments piliers d’Okkervil River, avaient soufflé un air crépusculaire à nos oreilles, l’un des grands frissons de l’année 2004. Dans le doute d’une éventuelle omission de talent, ce disque tellement imposant nous a poussé à réévaluer Down The River of A Golden Dreams (2003). Et le résultat est sans appel : caché derrière quelques broussailles se dresse un temple de recueillement mélancolique.

Désormais mieux entraînés à nager à contre-courant, on peut sans scrupule argumenter que Black Sheep Boy est « le » joyaux d’Okkervil River. Et ce n’est pas un ruisseau que nous devons braver pour remonter jusqu’à la source, mais un fleuve digne de l’Amazone, large et rempli de tourments à damner les saints.

Traduit littéralement « brebis galeuse », Black Sheep Boy s’inspire d’une chanson de Tim Hardin. Après une brève reprise en introduction, Will Sheff accompagné de ses compagnons de fortune en dissèque la trame, étalée en pâture sur les dix plages suivantes du disque. Si on remarque depuis quelques temps une mode qui consiste à pondre des faux concept-albums (pour Arcade Fire, Radiohead, White Stripes, Bright Eyes, la connotation progressive est vraisemblablement trop embarrassante pour être assumée), Black Sheep Boy poursuit cette tendance. Le thème se concentre sur les tréfonds de l’âme humaine, plus précisément l’abdication sentimentale, si chère à la condition du loser magnifique.

Si les ornements décoratifs sont connus de tous -le Neil Young crépusculaire de Zuma, et les névroses d’un Lou Reed période Berlin – la singularité du groupe repose sur la nature exubérante de son chanteur : Will Shef est un candidat parfait pour endosser ce costume de charlot empli de remords. Et même si ses compositions sont parfois exécutées de manière brouillonnes (grinçant “Black”), la qualité d’écriture n’est jamais remise en question. Son implication est tellement emportée et généreuse qu’il gagne la partie sans efforts. Douce ironie, le traumatisme succèdant à l’écoute de “For Real” en laissera plus d’un sur le carreau. Saignée à vif, cette voix libère des gémissements semblant provenir d’une douleur insupportable. De mémoire récente peu d’âmes se sont livrées sur bande si intensément, et il faudrait bien remonter au majestueux In the Aeroplane Over The Sea de Neutral Milk Hotel pour entendre pareilles professions de foi.

Quintet à la base, Okkervil River dénote également une sérieuse tendance à accroître son personnel lors des sessions studio – parfois une dizaine d’intervenants – généralement des instruments à vent et à corde. Les fondations désormais plus solides soutiennent un fardeau magnifique. Au gré de ballades apitoyées (« A Stone » magnifique errance Desperado), les arrangements semblent dictés par les humeurs de Will Sheff : violons tragiques traversés de larsens rageurs, Banjo aride ou Wurlitzer grimé de nuages gris, le tableau est prodigieusement harmonieux.

L’histoire de cette brebis galeuse se démarque indéniablement du troupeau. Et comme le chante si bien le sage L. Cohen, si «tout le monde sait que les dés son pipés», ce dénouement tragique ne fait qu’accentuer l’intensité d’Okkervil River.

-Ecouter « For Real » (MP3)

-Le site officiel d’ Okkervil River

-Lire également la chronique de Winged Life de Shearwater